29 août 2016

Dans "Le Monde" : "Rentrée scolaire : la polémique autour du latin et du grec couve toujours"

Rentrée scolaire : la polémique autour du latin et du grec couve toujours

 

Le dossier est explosif. Comme toutes les polémiques nées avec la réforme du collège, celle sur le devenir du latin et du grec est à l’origine, depuis 2015, d’interprétations radicalement opposées : d’un côté, une ministre de l’éducation qui veut voir dans la création de l’enseignement pratique interdisciplinaire (EPI) « langues et culture de l’Antiquité » la garantie qu’un plus grand nombre d’élèves goûte, désormais, aux humanités. De l’autre, des enseignants de lettres classiques qui, en nombre, redoutent que le remplacement de leur option par un « module », même accolé à une option « allégée » (rebaptisée « enseignement de complément »), porte atteinte à leur discipline.

On s’en souvient, la controverse avait agité, bien au-delà des cercles d’enseignants, politiques et intellectuels de tout bord. Pour les rassurer, Najat Vallaud-Belkacem devait, lundi 29 août, lors de sa traditionnelle conférence de presse de rentrée, appeler les statistiques à la rescousse : 70 % des élèves de 5e devraient suivre cette année l’EPI latin-grec. Parmi eux, 20 % devraient également plébisciter l’enseignement de complément – un pourcentage identique à celui des inscrits à l’option en 5e l’an dernier. « 550 000 collégiens vont s’initier aux humanités via l’EPI, se félicite-t-on au cabinet de la ministre, et 156 000 d’entre eux pourront aller plus loin et se plonger dans l’étude de la langue. Pour nous, l’objectif d’accroître le vivier de latinistes est bel et bien atteint. »

Pari tenu, vraiment ? « Sur le terrain, les établissements ont essayé de maintenir l’existant », concède François Martin, président de la fédération Cnarela, qui regroupe 28 associations de défense du latin et du grec sur tout le territoire. Plus de 9 collèges sur 10 (92 %) qui proposaient l’option latin s’apprêtent à mettre en place, en cette rentrée, l’EPI consacré : ce bilan chiffré, Cnarela et ministère le partagent. Mais la communauté de vues s’arrête là.
« Inégalités criantes »

« Derrière un même sigle – EPI –, on se confronte d’un collège à l’autre à une grande diversité de formes, d’horaires, de contenus, fait valoir François Martin, dont la fédération a sondé 450 collèges de 25 académies. Les collégiens les plus chanceux bénéficieront de trente-six heures d’enseignement dès la 5e, quand d’autres devront se contenter de dix heures sur toute leur scolarité au collège… Peut-on, dans ces conditions, parler d’équité ou de démocratisation ? », interroge cet enseignant de l’académie de Créteil.

Même inquiétude de l’association Arrête ton char, qui dispose de « remontées » de 550 collèges. « Dans les pires cas, l’EPI se résume à une intervention d’une poignée d’heures, assure Robert Delord, son porte-parole. Certains établissements ont opté pour une initiation sur toute l’année, quand d’autres la stopperont après un semestre, voire un trimestre. » A ces « inégalités criantes » qu’il dénonce s’ajoutent des « situations ubuesques sur la forme comme sur le fond » : « On a eu connaissance d’EPI préparés par des collègues de lettres classiques mais qu’ils ne prendront pas en charge, reprend M. Delord. Sans parler de ceux prétendument de langues anciennes mais consacrés… à la chevalerie au Moyen Age ! On plonge dans l’anachronisme, voire le contre-sens… »

Alarmistes, les latinistes ? L’enseignement de complément, là où il se met en place, ne les rassure pas vraiment : il représente une heure par semaine en classe de 5e, deux heures en 4e et 3e – quand l’option, supprimée, prévoyait deux heures en 5e, puis trois heures en 4e comme en 3e. Son programme, lui, avait été plutôt salué par la communauté éducative, l’hiver dernier – seul accès d’optimisme dans un climat tenté d’inquiétude. « C’est bien la catégorie des “élèves latinistes” – ce qu’ils apprennent et comment – qui est en train d’être définie », conclut François Martin, de la Cnarela. Les effectifs stabilisés seront communiqués à l’automne.

 

 Mattea Battaglia
    Journaliste au Monde