20 juillet 2016

Dans "Le magazine littéraire" : "Le latin, « pour tous » ?"

Le latin, « pour tous » ?

Une lectrice, professeur de lettres classiques, a réagi à un article concernant l'enseignement du grec et du latin au collège dans notre dernier numéro consacré aux humanités. «Une seule chose me semble vraie, explique-t-elle, cette réforme créera l’inégalité entre les collèges.»

Je réagis à l’article «Quid du latin et du grec ?»,  paru dans le numéro 569 du 23 juin, daté de juillet-août 2016 et qui fait l’éloge de la réforme des collèges, dispensatrice du  « latin pour tous ». Il est rempli d’erreurs du début jusqu'à la fin, aussi bien sur le passé de l’enseignement des langues anciennes que sur l’avenir qui leur  est dessiné. Une seule chose me semble vraie, le chapeau repris par l’assertion finale : cette réforme créera l’inégalité entre les collèges. Mais pour le reste….

«Le latin pour tous» par opposition à un latin élitiste ?  Non ! Le latin et le grec ne sont plus réservés depuis bien longtemps à des groupes d'élite, mais sont étudiés sérieusement par des populations mélangées, tant pour le niveau, que pour les origines ethniques. Il faut venir dans les classes et ne pas se contenter d'entériner ce que disent la ministre et ses conseillers, qui de toute évidence ne font que répéter des clichés éculés. Il y a en effet bien longtemps que les groupes de latin  ne sont plus des classes entières de «forts en thème» et ils ne constituent plus l'élite des collèges, mais aboutissent à des mosaïques fort sympathiques d'élèves pris dans des classes différentes et regroupés  par le désir de se former à la culture humaniste. Depuis longtemps aussi, les professeurs de langues anciennes ont renouvelé leurs méthodes pour se démarquer des caricatures passéistes, et ont su attirer les élèves en leur montrant sans cesse les connexions entre l’Antiquité et notre monde moderne, en leur expliquant qu'on ne peut dissocier le latin des civilisations qui des deux côtés de la Méditerranée se sont développées dans un réel  et original syncrétisme.
Oui, on pourra le dire, le latin pour beaucoup, C'ÉTAIT AVANT,  car «avant», les élèves étaient libres de choisir ces options, ils étaient motivés et nombreux : les chiffres donnés dans l'article sont très éloignés de la réalité ! On se demande comment  a été réalisée cette enquête où seulement «10% des meilleurs élèves à la fin de la sixième» feraient du latin et seraient issus des «catégories les plus aisées». Au contraire,  avant la réforme, les élèves s'engageaient, mus par leur seule motivation, dans un cursus hebdomadaire lourd : 2 heures en cinquième, 3 en quatrième, 3 en troisième, et certains mêmes ajoutaient 3 heures de grec en troisième (ou bien pour ceux qui voulaient faire latin et grec la combinaison se faisait par 2h latin + 2h grec) ! Souvent lors du conseil de classe, des collègues s’étonnaient, lorsqu'ils constataient que tel «casse-pied» réticent à tout effort, ou bien tel élève à peine francophone, faisait du latin, et ne s'en tirait pas si mal.
Alors, «quid du  latin» «pour tous» demain? En septembre 2016, et encore une fois je ne choisis ici que de parler de ce qui est imposé par la réforme à l'enseignement des langues anciennes, voilà ce qui va se passer, en cumulant comme le dit la signataire de cet article, le  «thème EPI» et l'«enseignement de complément» (jargon utilisé en effet dans la campagne de communication ministérielle, que nous allons traduire ensuite) : dans le collège qui choisit (pas tous les collèges déjà, premier bémol) de garder le latin, de faire une EPI LCA (i.e. «littérature et culture de l'Antiquité»), cet enseignement présenté comme innovant parce que interdisciplinaire (en réalité pas du tout innovant, déjà testé sous un autre nom, et rejeté) ne concernera que, second bémol, un seul niveau de classe,  par exemple, dans mon collège, les cinquièmes, ce sera une fois une fois pour toutes au cours de la scolarité et pendant un trimestre seulement, avec une heure hebdomadaire ponctionnée sur l’enseignement dit général ; certes,  toute la classe en bénéficiera, mais à dose si homéopathique que cela se réduira à un maigre saupoudrage..   Et cette heure s'ajoutera à une heure d'enseignement complémentaire, en cinquième, pour ceux qui auront choisi l'option latin.
Comptez bien, une heure «pour tous» par EPI en cinquième, mais un trimestre seulement sur l'année, et  dans toute la scolarité... – soit une dizaine d’heures dans tout un cursus de collège –  qui  peut, effectivement, s'ajouter à une heure hebdomadaire par année pour ceux qui ont choisi l'option (à ce sujet, venez dans les classes, et voyez qui sont réellement ces latinistes prétendument d'élite !). C'est vite calculé ! Je suis en train de faire une enquête dans les collèges de Nîmes, dans le Gard, pour  la presse locale et pour l’Association régionale des enseignants de langues anciennes de l'académie de Montpellier (l'A.R.E.L.A.M.) ; voici le bilan des heures hebdomadaires encore allouées aux langues anciennes : au niveau cinquième 1 heure de latin  (au lieu de 2), au niveau quatrième 2 heures (au lieu de 3), au niveau troisième : 2 heures (au lieu de 3). Toute petite  cerise sur le gâteau, une seule heure de grec,  au lieu de 2 ou 3 selon les établissements.
L'enseignement du latin était une vraie aubaine pour tous ceux, dont je suis, qui croient au métissage culturel, cela fonctionnait bien, une ministre pour de mauvaises raisons veut casser toutes ces réussites. En professionnelle de la communication qu'elle est, elle ment;  l'article «Quid du latin et du grec?» «gobe» et diffuse cette  communication mensongère. Je tiens à dire que la lecture de cet article dans cette revue sérieuse nous a atterrés, mes collègues et moi!Il me semble que la journaliste aurait dû vérifier ses informations et reprendre avec prudence les discours des responsables officiels qui se gargarisent de statistiques contestables pour justifier leur politique. Elle aurait dû aller sur le terrain, parler avec les élèves, avec les professeurs qui, loin d'être des passéistes accrochés à leurs traditions, sont toujours en train d'innover pour promouvoir la vraie culture, pas celle qui tire vers le bas !
Dernier témoignage de l’irresponsabilité ministérielle, le programme de langues anciennes, qui dans un premier temps avait été oublié, a été publié à la va-vite, sous la pression des associations.  Aucun manuel de latin ou de grec n’existait, en juin, au moment où ont été passées les commandes pour la rentrée.
Enfin, à quoi sert une citation latine galvaudée et plaquée (Alea jacta est), dépourvue de son contexte historico-politique, pour introduire un article rempli d'erreurs ? Sinon à contribuer à réduire le patrimoine antique à un vernis culturel.  

Martine Quinot Muracciole, professeur de lettres classiques au collège Feuchères à Nîmes



Portrait de Minerve
Minerve a répondu au sujet : #1236 il y a 7 mois 3 semaines
Bravo à notre collègue, qui démonte très bien les inexactitudes, confusions et incohérences souvent lues dans la presse au sujet de cette réforme. J'ai la chance d'être dans un établissement qui préserve ce qui peut l'être. Même ainsi, la perte horaire est, comme le souligne Martine Quinot Muracciole, monumentale! Une heure hebdomadaire en cinquième, c'est tout simplement la moitié de l'horaire de latin, et 30 à 36 heures perdues sur l'année. Il faut ajouter la perte d'une heure hebdomadaire en 4e et 3e, soit le tiers du volume horaire actuel. Au total, c'est une centaine d'heures de latin que perdent les élèves les plus chanceux ! Quant au grec, combien d'établissements pourront le maintenir ? Comment peut-on croire qu'il est possible d'enseigner en 1h ce qui faisait l'objet de 3h de cours jusqu'ici ?
Il y a quelques années, un rapport de l'Education nationale soulignait la capacité d'innovation des professeurs de Lettres classiques, le rôle de l'apprentissage des Langues anciennes dans l'atténuation des différences sociales et le fait que, le plus souvent, les élèves latinistes ou hellénistes étaient répartis dans plusieurs classes et n'étaient regroupés que le temps du cours de latin ou de grec. Il suffisait d'imposer cette pratique par une circulaire : dénoncer l'élitisme des rares classes de latinistes n'était assurément qu'un prétexte. Qui veut tuer son chien...