11 juin 2016

Dans "Le Plus" du "Nouvel Obs" : "enseignant, je suis révolté. Ma lettre ouverte à Vallaud-Belkacem" par Samuel Tursin, professeur de lettres classiques.

LE PLUS. Samuel Tursin est enseignant de lettres classiques au collège. Redoutant la mise en application de la réforme scolaire à la rentrée prochaine, il a écrit à plusieurs reprises à Najat Vallaud-Belkacem. Malgré ses demandes, ses craintes sont restées sans réponse. Aujourd'hui, il s'adresse publiquement à la ministre de l'Education nationale. Toujours dans l'espoir d'être entendu, avant qu'il ne soit trop tard.

Enseignant, je suis révolté. Ma lettre ouverte à Vallaud-Belkacem

Par Samuel Tursin
Enseignant de Lettres classiques


Madame Vallaud-Belkacem,

Votre réforme du collège n’est plus qu’à un pas de son application. Cette réforme est maintenant tangible, bien concrète.

Je vous ai écrit à plusieurs reprises, personnellement et au titre d’associations dont je fais partie. Je n’ai jamais obtenu la moindre réponse de votre part, le moindre accusé de réception, la moindre empathie, la moindre contradiction ; même le commentaire – pourtant toujours respectueux – que j’ai laissé sur votre site internet a été supprimé par vos services, dans le silence.

Vos EPI n’ont rien de nouveau, votre AP non plus

Lundi 9 mai, l’équipe pédagogique de mon collège s’est réunie à l’initiative de notre chef d’établissement pour décider des EPI (Enseignements Pratiques Interdisciplinaires), de l’AP (Accompagnement Personnalisé) et de leur organisation. Nos futurs élèves auront donc bien leurs six EPI sur trois ans. Nos futurs élèves bénéficieront donc bien de l’AP. Je sens leur réussite poindre au coin de la rue ! Elle ne tient maintenant qu’au vote de ces dispositifs lors du prochain Conseil d’Administration.

Il me faut tout de même vous dire deux ou trois choses, Madame la ministre.

Vos EPI n’ont rien de nouveau. Dans mon établissement, les projets fleurissent depuis de nombreuses années. Les uns sont interdisciplinaires, au point de toucher l’ensemble des enseignants certaines années ; un autre est solidaire, avec un village du Maroc ; d’autres également sont intergénérationnels ou encore inter-cycles, comme ce projet qui faisait travailler ensemble étudiants de licence et collégiens.

Votre AP n’a rien de nouveau. Dans mon établissement, enseignants du collège et de SEGPA (Section d’Enseignement Général et Professionnel Adapté) dialoguent ; les enseignants du collège interviennent auprès des élèves de SEGPA ; des enseignants de SEGPA et du collège co-animent des cours.

Vous direz que je n’ai donc aucun motif de me plaindre puisque la réforme semble aller dans le sens de ce que nous faisons déjà. Et vous me rappellerez alors que cette chance, tous les collégiens de France ne l’ont pas nécessairement. Mais votre réforme fragilise la réussite de nos élèves.

Le cadre réglementaire de votre réforme la dessert

Alors que certains projets avaient lieu pendant les cours et d’autres sur des heures en plus de l’horaire "traditionnel", votre réforme confinera nos projets dans les 26 heures hebdomadaires réglementaires et au sein des cours. Entre projets et cours traditionnels, il nous faudra parfois choisir, au bénéfice des seconds à n’en pas douter. Quand les élèves bénéficiaient deux fois du même contenu, une fois sous la forme du cours traditionnel, une autre fois sous la forme du projet, ils n’en bénéficieront désormais qu’une fois.

Alors que les activités éducatives et certains projets étaient une autre façon d’accompagner les élèves dans leurs apprentissages, les 26 heures hebdomadaires de cours renverront les élèves plus tôt chez eux alors que vos services signalent l’académie de Lille comme :

"présent[ant] la plus forte implantation du type cumul de fragilités économique, familiale, culturelle en milieu urbain (plus de la moitié des cantons et de la population) sans pour autant que les risques plus différenciés des autres types s’en trouvent réduits".

Alors que vous vous targuez de mettre maintenant l’excellence des langues anciennes au service de tous les élèves, la marge horaire que vous donnez et la petite taille de notre établissement cumulées ne nous permettent pas de mettre en œuvre ce que vous annoncez haut et fort comme une révolution.

Dans mon établissement, si on respecte le cadre réglementaire de votre réforme, les langues anciennes ne bénéficieront donc toujours qu’aux élèves et aux enfants de familles qui en feront la demande, sous la forme de l’Enseignement de Complément uniquement.

Vous nous contraindrez à un non-choix

L’institutionnalisation de l’AP et des EPI nous ôtera davantage de possibilités qu’elle ne nous en apportera.

Ces nouveaux dispositifs qui s’empilent accentuent la complexité pour les équipes de direction à élaborer les emplois du temps des élèves et des professeurs, elles qui doivent déjà jongler avec les répartitions des classes au sein du collège et les services partagés (de plus en plus fréquents !) des enseignants qui interviennent dans plusieurs établissements. Un véritable casse-tête pour un petit établissement comme le nôtre !

Vous admettrez, je pense, que la liberté qui devait émaner des 20% d’autonomie ne crève pas les yeux ; ce sont plutôt des interstices qu’il nous reste à chercher. Autant de signes annonciateurs de l’échec annoncé de cette réforme du collège que vous refusez de modifier d’un iota.

Suite à notre réunion du 9 mai mentionnée précédemment, vous nous contraindrez donc à un non-choix lors du prochain Conseil d’Administration. Soit nous voterons pour l’organisation choisie au collège, et nous préparerons la rentrée, mais nous irons, dans les faits, à l’encontre des principes annoncés de votre réforme. Soit nous voterons contre nos propres décisions et nous ne pourrons pas préparer la rentrée.

En tant qu'enseignant, je suis révolté

Dans mon collège, Madame la ministre, les membres du Conseil d’Administration devront donc prochainement acter de leur vote un échec : l’incapacité, avant même son application réelle, de l’Education nationale à "mett[re] l’excellence au service de la réussite de tous les collégiens et de la réduction des inégalités de maîtrise de la langue française".

Cet établissement serait une exception que je ne m’en satisferais pas ; mais les messages d’alerte et articles de la presse locale des six coins de l’Hexagone me révoltent encore plus ; une révolte renforcée par les inégalités territoriales.

Aussi, parce que la situation dans mon propre collège dépasse mes capacités d’enseignant, je vous adresse ce courrier.

Vous savez que nous n'atteindrons pas les objectifs annoncés

C’était de ma responsabilité de veiller à la qualité et à la cohérence des enseignements qui feraient grandir les élèves. Au-delà des positions politiques ou syndicales. Au-delà de mon statut de fonctionnaire, de mes fonctions d’enseignant. Simplement dans l’intérêt des jeunes d’aujourd’hui et de demain. Broyé que je suis par la mécanique trop bien huilée du "fonctionnariat", il ne me reste que ces mots de Stéphane Hessel, bien trop humains :

"La pire des attitudes est l’indifférence, dire 'je n’y peux rien, je me débrouille'. En vous comportant ainsi, vous perdez l’une des composantes essentielles qui fait l’humain. Une des composantes indispensables : la faculté d’indignation et l’engagement qui en est la conséquence."

Dès lors que vous savez que nous n’atteindrons pas les objectifs annoncés dans le cadre paradoxalement étroit que vous nous imposez, de quelle manière agirez-vous, Madame la ministre ? Quel(s) levier(s) national(aux) actionnerez-vous pour infléchir la réforme du collège, comme parents et enseignants vous le demandent depuis 16 mois, dans l’intérêt des collégiens ?

Dans l’attente d’une réponse de votre part, je vous prie d’agréer, Madame la ministre, l’expression de mon respectueux dévouement.