20 février 2016

Avec la mort de Umbert Eco le 19 février 2016, rediffusion de l'émission "Le temps des écrivains" de Christophe Ono-dit-Biot de mai 2015 : "Lire est un moyen de prolonger sa propre vie"

Extrait :

Est-ce qu'on assiste à une nouvelle crise de la culture, aujourd'hui ?

Non, pas particulièrement.

 

En France, par exemple, avec l'éradication des langues anciennes, de l'enseignement du latin et du grec. Je pensais à la citation de ce ministre : "Avec la culture, on ne mange pas". Je pensais à la menace sur les budgets en général, à la rentabilité, la notion d'immédiateté, la culture avec le passé...

Toute l'histoire a dû faire les comptes avec la culture. Vous vous souvenez, au XIXe, ici en France, la loi Riancey qui empêchait de publier des feuilletons dans le roman parce que le feuilleton était devenu des formes de critique sociale. Donc il y a eu toujours... sans arriver aux nazis qui ont brûlé les livres ou à Staline. Ça a été constant : une menace à la culture lorsqu'elle paraissait devenir embarrassante. Simplement, oui, on va couper, on va abolir le latin mais en même temps on peut voir que nous sommes dans une ville où on vit sur la culture, on a des activités culturelles continuelles. Donc je voudrais dire que c'est une dialectique dont la culture sort toujours sans être détruite. On écrivait même dans les camps de concentration !

 

Vous ne pensez pas qu'il y a une menace qui pèse sur la relation que nous avions avec notre passé, avec justement ces humanités. Vous parliez d'immédiateté, de culture du présent.

Je parlais de la perte de la mémoire. Ce n'est pas un phénomène organisé, comme la censure etc.

 

Non, c'est pour ça que c'est plus dangereux !

C'est plus dangereux mais alors on ne parle pas de menace sur la culture qui vient de quelque part sinon on tombe dans le complotisme. Mais, des situations générales : nous sommes dans ce que que Zygmunt Bauman a commencé à a appeler "la société liquide" : plus de points de repère, plus de communauté, plus d'autorité à laquelle faire référence, donc plus de parti, une subjectivité flottante. C'est très lié à la perte de la mémoire parce que c'est une perte d'identité. La seule identité est donné aujourd'hui par le fait de paraître quelque part. Tout imbécile rêve de paraître à la télévision, peut-être maintenant en agitant sa main derrière le caméraman parce que c'est sa seule façon de s'identifier. Le seul stade du miroir aujourd'hui, c'est paraître de quelque façon et ça, c'est la tragédie qui ne dépend pas d'un plan. Autrement on ferait la théorie du complot...

 

Bien sûr mais il y a quand même là des décisions gouvernementales. Vous avez peut-être suivi le débat en France : de nombreux intellectuels, de droite comme de gauche, qui se sont insurgé contre la fin des humanités, la fin du latin et du grec. Ils ont été traité de pseudo-intellectuels par la ministre. Est-ce que vous pensez que c'est une erreur de supprimer justement cet accès à ce passé, à ces langues dites mortes ou anciennes qu'étaient le grec et le latin, vous qui nous avez immergés dans le grec et le latin grâce à vos romans ?

Evidemment, je le pense. Et je suis très heureux que mon petit-fils le plus grand, qui étudie à Rome dans une école française, qui est le lycée Chateaubriand, une école excellente, ait eu la possibilité de choisir le latin et le grec.

 

Ça contribue à quoi, le latin et le grec ?

Je crois avant tout à une connaissance du passé, avoir le sens de l'Histoire. [...] Plus la langue est loin, plus on apprend des différences et donc la pluralité des langues. [...] Si nous étions boudhistes ou musulmans de l'Indonésie : toute notre façon de penser est fondée sur la philosophie, la littérature, le droit latin, la philosophie grecque. On y échappe pas. C'est une façon de trouver ses propres racines : ce n'est pas suffisant d'aimer sa propre soeur, il faut aimer aussi sa propre grand-mère.