3 février 2016

Dans les débats de "La Croix", publication de courriers de lecteurs : "Latin-grec"

Latin-grec

Les structures qui permettent les acquisitions du cerveau humain seraient-elles indéfiniment extensibles ? Biologiquement, il y a tout lieu de penser le contraire, même s’il n’y a aucune relation entre le poids du cerveau et l’intelligence. Dans ce contexte, une sélection parmi ce qui est accessible à l’intelligence humaine s’impose. Aussi est-on en droit de se demander si l’extension des connaissances de ces deux derniers siècles ne nous contraint pas à des orientations plus prioritaires que ne sont l’enseignement des langues grecque et latine, même si celles-ci ne doivent pas être oubliées pour autant. N’a-t-on pas besoin, aujourd’hui, d’une formation plus extensive, en mathématiques, en physico-chimie et surtout en biologie, pour comprendre et assumer toutes les sollicitations d’un monde qui, depuis deux siècles, n’est plus soumis à l’évolution naturelle qui pendant des milliers d’années avait assumé son accomplissement. (…)

Jacques Pillot

Ainsi le latin et le grec, loin d’être des marqueurs sociaux, comme disent les cuistres, sont des langues qui, sans être parlées (ce qui n’est qu’à moitié vrai), vous aident : 1) à parler et, encore mieux, à comprendre le français que vous avez tant de mal à maîtriser ; 2) à maintenir vivant un fonds de culture sans lequel vous n’existeriez pas ; 3) à réaliser dans vos traductions des opérations mentales qui les placent à la pointe de la modernité, par exemple dans le numérique ; 4) à mourir un peu moins idiot que vous ne l’étiez avant de vous y mettre ; 5) à préserver l’idéal démocratique, tant par leur contenu culturel que par leur pratique.

Quelle bonne nouvelle ! Il aura donc fallu attendre que ces langues soient placées sous perfusion pour qu’on prenne conscience de ce qu’on perdrait en les mettant définitivement à mort. (…)

Claude Malherbe

C’est avec un plaisir certain que je découvre, le samedi 23 janvier, le dossier de La Croix sur le latin et le grec, langues oubliées par les programmes scolaires ! Faisant le constat de leur grande difficulté à saisir les sens des mots du vocabulaire biomédical, nous avons, avec ma collègue le professeur Claire Le Feuvre, conçu un Massive Open (access) Online Course pour les étudiants débutant des études de santé mais aussi toute personne qui ressent le besoin de décrypter le langage médical. Ce Mooc disponible sur le site France Université Numérique sera précisément ouvert à partir du 8 février et sera spécialement destiné aux lycéens qui n’ont pas pu bénéficier de l’enseignement du latin et du grec.
L’adresse URL pour s’inscrire à ce cours est : https://www.france-universite-numerique-mooc.fr/courses/lorraine/30001/session01/about

Professeur Bertrand Rihn

(…) J’ai une aide-ménagère d’origine algérienne, qui a élevé seule ses deux enfants. Sa fille scolarisée en banlieue a choisi le latin. Cette fille s’est révélée très intelligente, et a pu faire Sciences-Po. C’est elle qui m’a dit il y a deux jours qu’elle se révoltait à l’idée que l’on rende l’accès au latin plus difficile : « Le latin,m’a-t-elle dit, m’a heureusement beaucoup aidée pour le français, ce que ma mère ne pouvait pas faire, mais aussi pour les autres langues. J’ai eu besoin d’étudier l’allemand, je n’y serais jamais arrivée sans le latin. »

Pour moi il est clair que le latin lui a permis d’être au même niveau que ses camarades dont les parents étaient français de souche. Aussi rendre plus difficile l’accès au latin avec l’idée que l’on égalise les chances des élèves, c’est absurde. (…)

Michèle Guy

(…) En ce qui concerne le latin, je constate qu’il n’est jamais question dans l’enseignement secondaire que du latin des siècles de l’antiquité classique (et c’était vrai il y a un demi-siècle autant qu’aujourd’hui) alors que le latin a été depuis l’antiquité jusqu’au XIXe siècle une langue vivante permettant aux intellectuels et aux savants de communiquer entre eux par toute l’Europe. Dans l’énorme corpus constitué depuis la fin de l’antiquité jusqu’aux Lumières, il ne manque pas de textes présentant autant d’intérêt pour des élèves du secondaire que ceux de César ou de Cicéron. (…)

Hervé Tigréat

Peut-on accepter sans réagir ce décret qui fragilise sérieusement l’allemand et les langues anciennes ?

Peut-on se résoudre à voir baisser le niveau général en français, maths ou anglais et n’offrir pour seule réponse qu’une baisse des heures pour des « projets » ou de « l’interdisciplinarité » ?

Peut-on croire encore que c’est en mettant tout le monde dans les mêmes classes, avec les mêmes heures, que l’on va aider les élèves les plus en difficulté ?

Nous, adultes, avons eu la chance que l’école soit encore un lieu de transmission. On demande aujourd’hui aux professeurs, non plus de transmettre, mais d’animer pour « rendre plus autonomes » nos élèves… Mais si l’on n’a plus le courage de transmettre, c’est sans aucune colonne que nos jeunes grandiront.

Parents, grands-parents, élus, journalistes, réveillez-vous !

Guillaume Houdan

Au lycée nous étions bien peu à aimer le latin et le grec ; la plupart s’ennuyaient ferme. Pourquoi ? Parce que ces langues « mortes » étaient enseignées sans vie. C’était comme pour la musique, que le solfège étouffait.

En fait ce qui m’a lancé jusqu’au concours général, c’est ma lecture personnelle et continue de La Guerre des Gaules de César et le reste a suivi. Après le baccalauréat, j’ai même envisagé de m’orienter vers l’archéologie avant de me tourner finalement vers une carrière scientifique, d’abord en français puis en anglais. Mais à mes heures de loisir, j’aime encore me plonger dans Sénèque ou saint Thomas d’Aquin.

Gilles Noiriel

 

Et encore : http://www.la-croix.com/Debats/Courrier/Latin-grec-2016-03-02-1200743688

Je n’ai pas du tout apprécié ces plaidoyers dithyrambiques, voire délirants, pour l’étude du latin et du grec (La Croix des 23-24 janvier). J’ai fait sept ans de latin et de grec et finalement je n’en ai tiré quasiment aucun bénéfice. (…)

Le vrai drame de l’école française, c’est le faible niveau des élèves en langues, notamment en anglais, une langue dont presque tous les jeunes vont devoir se servir au quotidien. Pour les métiers de l’hôtellerie et de la restauration, il est nécessaire de connaître plusieurs langues étrangères, au moins trois. Et l’on pourrait citer beaucoup de métiers pour lesquels la connaissance de plusieurs langues est nécessaire. De plus, tous les jeunes sont appelés à voyager à travers le monde, et connaître plusieurs langues ne peut être qu’un plus. Comme l’écrit le directeur de l’Institut Montaigne, la présence du latin et du grec au collège « relève plus du corporatisme que du projet pédagogique ».

Marcel Lesage

 

(…) Un des arguments favoris en faveur des langues anciennes est la formation au raisonnement qu’elles impliquent. Mais cet argument n’est-il pas aussi valable pour des langues à déclinaison modernes que sont par exemple l’allemand ou le russe. Les œuvres écrites dans ces langues font aussi partie du patrimoine universel de l’humanité. Il n’y a pas que latin et le grec pour former un homme.

Philippe Coudeville