24 janvier 2016

Dans "La Croix" : "Le latin et le grec rajeunissent"

 

Le latin et le grec rajeunissent


Alors que la réforme du collège, attendue pour septembre, risque d’affaiblir l’enseignement du latin et du grec, de nombreuses voix s’élèvent pour affirmer que ces langues anciennes ont aujourd’hui encore toute leur place dans la formation des jeunes. Par Béatrice Bouniol Et Denis Peiron, le 24/01/2016 à 11h51

« Je ne sais pas, Athéniens, quel effet mes accusateurs ont pu avoir sur vous. » Un doigt qui parcourt à bon rythme le texte original, en grec ancien, Vinush lit à voix haute L’Apologie de Socrate. Puis il traduit en français ce passage de l’œuvre de Platon, déjà abordé en classe, avant d’en livrer un commentaire.

L’enseignant, Augustin ­d’Humières, l’aiguillonne avec bienveillance, lui demande de préciser le sens de tel ou tel mot. L’élève de terminale S n’a pas le temps de s’exprimer que déjà certains de ses camarades soufflent la réponse, complices.

Et pourtant, quand ils sont entrés au lycée Jean-Vilar de Meaux (Seine-et-Marne), ces douze jeunes gens, aujourd’hui en terminale, n’avaient encore jamais étudié les langues anciennes. Beaucoup, comme Vinush, avaient entendu parler du cours de grec lorsque, collégiens, ils bénéficiaient d’un soutien scolaire dispensé par d’anciens élèves d’Augustin d’Humières. « Aujourd’hui, ce sont eux qui, à leur tour, se rendent dans les collèges des alentours pour jouer les ambassadeurs », salue le professeur.

Les langues anciennes, utile pour comprendre la langue française

Ce qu’ils disent à leurs pairs pour les convaincre de choisir en seconde le latin et/ou le grec ? Que ces langues s’avèrent, comme le dit Yanis, « très utiles pour comprendre des termes scientifiques et aborder les symboles en mathématiques », que « l’analyse des mots et la recherche de leurs fonctions ressemble à une résolution de problème ».

Que cette attention à la langue, cette progression mot à mot, permet « d’être plus au clair » avec la grammaire et la syntaxe du français, comme le fait valoir Guillaume. Que « les notions de liberté et de démocratie sont nées en Grèce », poursuit le jeune homme.

Alors, oui, pour Guillaume, les langues anciennes demeurent bel et bien « intemporelles ». Et qu’on ne vienne pas dire à sa camarade Bruscilla – qui étudie latin et grec à raison de cinq heures par semaine – qu’elles sont réservées aux élites. « C’est Jean-Vilar, ici, pas Henri-IV ! », s’esclaffe-t-elle.

Des textes anciens aux interrogations modernes

Reste malgré tout une question récurrente, qui traverse les débats autour de la réforme du collège, attendue pour septembre (lire les repères) : faut-il accorder une place prépondérante à la dimension purement linguistique de cet enseignement ?

Le pédagogue Philippe ­Meirieu en doute. Ce qui compte, à ses yeux, c’est la modernité des textes anciens, « qui véhiculent l’essentiel des questions que se posent les jeunes aujourd’hui, celles des origines, de la rivalité mimétique, de l’identité, de l’amour et de la mort… et dont faute de mieux, ils vont chercher l’expression dans une littérature de pacotille ou du cinéma gore ».

Dans un esprit assez proche de celui de la réforme, il considère que l’enseignement de la civilisation est indispensable à tous, tandis que l’apprentissage de la langue doit être réservé aux seuls volontaires.

Étudier un texte avec de la discipline

Pour Daniel Loayza, traducteur, conseiller artistique à l’Odéon-Théâtre de l’Europe et professeur de grec en classes préparatoires, c’est laisser penser qu’une langue n’est qu’un réceptacle alors qu’elle est une vision du monde, qu’il s’agit, patiemment, d’entendre. Pour tenter une autre approche, il propose de recourir à l’astronomie.

« Les constellations antiques sont des étoiles qui brillent toujours et leur lumière nous parvient dans le monde où nous vivons aujourd’hui, nous tentons de les comprendre avec nos points de vue, nos valeurs, nos préjugés de modernes et de voir ce qu’elles peuvent nous apporter. On ne gagne pas en modernité en se coupant du passé mais en expérimentant cette lecture singulière qu’imposent les langues mortes, faite de lenteur et de vitesse. »

Daniel Loayza ajoute qu’« il faut veiller au moindre détail, relire un texte plusieurs fois, comprendre une phrase dans son contexte pour pouvoir en saisir la logique interne et la transcrire en français. Lorsqu’ils reviennent à la littérature contemporaine, mes étudiants y apportent cette discipline et attention particulières qu’ils n’auraient pas développées autrement. »

Aborder avec la « distance du temps » des sujets sensibles

S’éloigner pour trouver, grâce à l’analyse de la langue, le sens moderne des textes. Cette démarche est aussi mise en avant par Marie Cosnay, enseignante en latin depuis quinze ans en zone rurale, aujourd’hui au collège François-Truffaut de Saint-Martin-de-Seignanx (Landes). « On quitte la compréhension immédiate, on pose d’emblée qu’on ne comprend pas, on déconstruit la phrase pour recomposer une œuvre littéraire. Je dis souvent à mes élèves que leur traduction doit être jugée à l’aune de ce qu’on attend d’un texte contemporain. Avec L’âne d’or d’Apulée, on s’en donne à cœur joie ! », s’enthousiasme cette femme écrivain.

« Parce que le latin et le grec ancien ne sont plus parlés, on passe beaucoup de temps à observer, à analyser le fonctionnement de ces langues », abonde Isabelle Woydyllo, professeur dans un collège de Bagnolet, en Seine-Saint-Denis. Elle fait aussi valoir que ces langues permettent d’aborder « avec la distance du temps, de façon dépassionnée », des sujets qui pourraient paraître sensibles. « L’an dernier, nous avons étudié le thème du Déluge dans la Bible et le Coran, mais aussi chez Ovide, pour montrer les liens qui existent entre les mythes et les croyances religieuses », témoigne-t-elle.

« Des clés d’entrée dans notre quotidien »

Dans ce va-et-vient entre passé et présent, les langues anciennes offrent tout simplement « des clés d’entrée dans notre quotidien, fait d’édifices à colonnes et de tableaux qui empruntent aux mythes de l’Antiquité », estime Élisabeth Antébi, la fondatrice du Festival européen latin grec, dont la 10e édition se déroulera à Lyon du 24 au 26 mars sur le thème « Nous autres citoyens ».

Du côté des parents et des élèves, ce type de considérations, cependant, n’entre pas toujours en ligne de compte dans le choix du latin et/ou du grec. Et, s’il concède que dans un monde idéal, tous les élèves devraient apprendre une langue ancienne, le sociologue François Dubet suggère de rompre avec « cette maladie nationale, ce mécanisme infernal qui transforme chaque enseignement en mode de sélection et fait du collège une machine à trier les élèves, scolairement donc socialement. »

Selon ce spécialiste de l’école, les expérimentations mises en avant dans des zones difficiles ne font que confirmer la règle générale : ces filières sont utilisées par ceux qui sont déjà favorisés pour créer des enclaves dans le collège unique.

Les langues anciennes, un enseignement pour sélectionner les élites ?

Laurent Bigorgne, le directeur de l’Institut Montaigne, ne dit guère autre chose : « Ce qui est en jeu, souvent, ce n’est pas la transmission d’un héritage mais avant tout la capacité des élites scolaires à organiser le parcours de leurs enfants. D’ailleurs, la présence de ces langues au collège – leur place serait plutôt, à mon sens, dans l’enseignement supérieur – relève plus du corporatisme que du projet pédagogique », estime-t-il.

À ses yeux, on se trompe de priorité. « Le vrai drame de l’école française, c’est le faible niveau de ses élèves en anglais, une langue dont beaucoup vont devoir se servir au quotidien. C’est aussi, bien évidemment, le fait que 20 % sortent du primaire sans maîtriser la lecture ni l’écriture. Les moyens consacrés au latin et au grec sont autant de moyens qu’on ne consacre pas à l’apprentissage du français ni de l’anglais », glisse ce spécialiste des politiques publiques.

De quoi faire bondir le linguiste Claude Hagège. Pour lui, les langues anciennes doivent être enseignées avec ténacité et ce dans un but qui dépasse de loin le portail de l’école. Pour faire reculer l’hégémonie de l’anglais, le chercheur rêve de faire du latin une langue commune européenne, qui, un peu comme l’esperanto, ne serait pas l’apanage de tel ou tel pays. « Cela demande naturellement beaucoup de volonté politique mais cela est possible », assure-t-il, en citant le cas de l’hébreu, sorti du seul cadre religieux pour redevenir aussi, à la fin du XXe siècle, une langue du quotidien.

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Latin et grec dans l’enseignement secondaire

Un collégien sur cinq est latiniste. Selon les derniers chiffres disponibles, qui datent de 2014, 19 % des effectifs de 5e choisissent l’option latin. L’intérêt pour cette langue décroît ensuite : la proportion d’élèves de 3e qui étudient cette langue tombe à 15 %.

L’apprentissage du latin est davantage présent dans les établissements privés (21 %) que dans les collèges publics (16 %).

Le choix de cette option est marqué socialement : en 5e, 12 % des élèves d’origine sociale défavorisée apprennent le latin, contre 31 % de leurs camarades venant d’un milieu très favorisé. Le grec ancien, lui, est enseigné à partir de la 3e (3 heures par semaine).

Avec la réforme du collège, attendue pour septembre prochain, chaque élève devra suivre, entre la 5e et la 3e, des enseignements pratiques interdisciplinaires (EPI) dans au moins 6 des 8 domaines définis par le ministère, dont les « langues et cultures de l’Antiquité ».

À cela s’ajoute, pour ceux qui le souhaitent, un enseignement de complément davantage axé sur les aspects linguistiques : 1 heure en 5e, 2 heures en 4e et 3e (contre, aujourd’hui, 2 heures en 5e et 3 heures en 4e et 3e). En principe, ceux qui choisissent cette option peuvent suivre de façon continue l’EPI « langues et civilisations de l’Antiquité ».

Une érosion au lycée : latin et grec font partie des enseignements d’exploration (1 h 30) en 2de générale et technologique. Le latin y est choisi par 5 % des élèves. En 1re et en terminale, son apprentissage s’inscrit avant tout dans les séries littéraire et scientifique (7 % de leurs effectifs). Il est impossible, en revanche, de continuer à apprendre cette langue dans la voie technologique.

 

Bonus. Une vidéo de décryptage de la réforme par Denis Peiron :

Ce n'est pas la mort la langues anciennes contrairement à ce que prétendent certains. En revanche il y a fort à parier que cette réforme fragilise encore un peu plus leur apprentissage alors même que beaucoup s'emploient à souligner leur modernité.