30 décembre 2015

Sur le blog "Focus Campus" ("Le Monde") de Jean-Claude Lewandowski : "Latin-grec : ce qu’apporte l’étude des « humanités » ? L’humanité, justement !"

Latin-grec : ce qu’apporte l’étude des « humanités » ? L’humanité, justement !

La cause est (à peu près) entendue : l'apprentissage du latin et du grec "ne sert à rien". Entendons par là qu'il n'a pas, pour un collégien ou un lycéen, d'utilité immédiate, concrète, mesurable et "rentable" à court terme - sauf à envisager une carrière de professeur de lettres.

Mais il en va tout autrement dans une perspective de long terme. Cet apprentissage apporte en effet deux éléments clés, pour s'en tenir à l'essentiel :

1. Il contribue de façon majeure, décisive, à l'apprentissage du français. Parce que la grande majorité des mots que nous utilisons sont issus du latin et du grec. Parce que les structures syntaxiques de ces deux langues anciennes, même différentes de celles du français contemporain, permettent de les comprendre et de mieux les assimiler. Apprendre le latin ou le grec, c'est donc apprendre le français. Chaque heure de cours consacrée à l'apprentissage de ces deux langues est aussi une heure de français. Mieux encore : elle est du temps gagné sur l'acquisition en profondeur de notre langue - par exemple parce qu'on y découvre l'origine commune des mots, leurs racines, au lieu de les acquérir un par un.

Or tous les pédagogues, tous ceux qui s'intéressent à la montée de l'inégalité des chances pointent le handicap premier, difficilement compensable, dont souffrent les jeunes issus de milieux défavorisés : celui qui concerne le français. L'apprentissage de notre langue maternelle, le français, est "la mère de toutes les batailles" éducatives - avant les maths, avant l'anglais, avant toutes les autres matières, parce qu'elle ouvre la porte de toutes les autres matières. Et parce qu'elle a un impact direct et majeur sur le niveau des étudiants de l'enseignement supérieur - quelle que soit leur discipline.

Une enquête récente montre d'ailleurs que c'est aux jeunes issus des milieux défavorisés que l'étude des langues anciennes permet les progrès les plus rapides. Qu'ils en sont les premiers bénéficiaires, bien avant les enfants de milieux aisés. Loin d'être un luxe pour privilégiés, comme on les présente parfois, le latin et le grec peuvent être un puissant outil d'ascension sociale.

2. Plus encore, l'étude du latin et du grec, des "humanités", comme on dit, est une formidable leçon sur la culture, les arts plastiques, la littérature, le sens de la mesure, le droit, la vie en société... et au final la démocratie. Bref, tout ce qui fait l'homme. Elle apporte une prise de recul salutaire, elle permet d'acquérir un certain esprit critique,  elle donne des repères pour toute la vie. Elle fournit des outils pour se retrouver dans un monde si complexe.

Or, faut-il le rappeler, c'est justement de repères et de sens que les jeunes ont besoin avant tout. L'étude des "humanités" peut aider grandement à combler ce déficit.

De cette inutilité finalement si précieuse, le beau film de Nanni Moretti apporte un exemple émouvant, plein d'humanité, avec le personnage de cette vieille dame qui fait réviser ses leçons de latin à sa petite fille.

Pour ces deux raisons, la mise à mort en catimini de l'enseignement du latin et du grec (sous la forme d'EPI - "enseignements pratiques interdisciplinaires" assortis d'une réduction des horaires de cours), promise pour la rentrée prochaine, constitue une terrible erreur. Latin et grec vont en effet cesser d'être enseignés comme des disciplines à part entière. Une erreur qui se double d'une absence évidente de dialogue entre le ministère et les enseignants.

Non, défendre le latin et le grec n'est pas une démarche passéiste. Car bien plus que de langues anciennes, il s'agit de notre langue d'aujourd'hui, de notre culture, de notre société. Face à la société que nous concoctent certains (les tenants de la barbarie, les adeptes du transhumanisme...), face aux vertiges des technologies de l'information, face aux ravages de la société de consommation, nous avons besoin de l'esprit critique, de la distance, de l'humanité qu'apportent... les humanités, justement. Les langues mortes sont bien plus actuelles qu'on ne le croit.

Il est vrai que le ministère de l'Education nationale, au moment où il s'apprête à enterrer l'enseignement des langues anciennes, utilise la méga-production Star Wars pour promouvoir le métier d'enseignant. La proximité de ces deux initiatives en dit long sur l'ambition éducative de la rue de Grenelle...