10 décembre 2015

Paul Henri Moinet dans "Le Nouvel economiste" : "L’arme classique"

L’arme classique

Penser classique, c’est se donner la chance de penser hérétique. De ne pas produire des réponses déjà validées par la tradition ou l’opinion, d’ouvrir de nouvelles questions.

La culture classique a au moins deux avantages : elle permet de mourir vivant, et de penser hérétiquement, en dehors des catéchismes et des récitations. La mère qui meurt dans ‘Mia Madre’ de Nanni Moretti meurt, le sourire dans l’âme, en faisant les versions latines de sa petite fille. Les poumons lâchent, la syntaxe latine tient. Tacite et Ovide l’aident à respirer jusqu’à bout.

Elle meurt vivante tandis que sa fille réalisatrice s’étourdit, remplit sa vie de films convenus et d’amours inaboutis. “À quoi penses-tu ?” demande la fille à sa mère juste avant la fin, et la mère de répondre “à demain”. Demain ne veut pas dire qu’elle sera déjà au ciel, belle et ressuscitée, simplement que Tacite et Ovide seront encore là, son dictionnaire de latin aussi, attendant sagement que sa petite fille l’ouvre à nouveau. Demain existera parce que la curiosité de la petite fille aura été éveillée, autorisant ainsi la grande aventure humaine de la connaissance à passer d’esprit en esprit, de génération en génération, sautant joyeusement par-dessus la mort.

La culture ne rend pas immortel, elle rend simplement infini le temps humain. En cela elle est anti-apocalyptique, conjurant la terrifiante promesse de la fin des temps, refusant à la fois le règne sans partage de l’Antéchrist ou du Christ, de Dieu ou de ses prêtres. La culture classique déleste le temps du poids du Jugement dernier pour rendre les hommes plus libres et plus heureux sur cette terre, pariant sur la transmission des textes sans se prononcer sur la résurrection des corps. La vie est infinie parce que la curiosité humaine que la culture développe est toujours recommencée.

Classique hérétique

“Une leçon de mauvaise qualité est presque littéralement un assassinat” disait George Steiner cité par Nuccio Ordine qui, dans son introduction à ‘Une année avec les classiques’, note : “l’école et l’université devraient avant tout éduquer les nouvelles générations à l’hérésie, en les encourageant à faire des choix qui soient en opposition avec l’orthodoxie dominante”. Enfin un argument moderne pour sauver la culture classique ! Au lieu de rabâcher que, sans latin ni grec, la pensée se déstructure, le discernement s’efface, l’écriture fout le camp, démontrons le potentiel hérétique de la culture classique. Elle redeviendra aussitôt désirable.

Est classique ce qui refuse de devenir académique, ce qui résiste à toute récitation, ce qui recèle une force vitale dissidente telle qu’elle fait exploser tout esprit d’orthodoxie. Penser classique, c’est se donner la chance de penser hérétique. De ne pas produire des réponses déjà validées par la tradition ou l’opinion, d’ouvrir de nouvelles questions. Esprit de résistance, refus d’obéissance. Voilà la bonne raison, outre le plaisir, de lire encore Cavafy, Rilke, Boccace, Shakespeare, Cervantes, Yourcenar et Maupassant.

Le retard de l’hiver

Dans la troisième nouvelle de la première journée du Décaméron, Filomena raconte l’histoire suivante :

Saladin, se trouvant à court d’argent, convoque Melchisédech, riche usurier juif d’Alexandrie, et lui demande quelle est celle des trois lois, la juive, la sarrasine ou la chrétienne, qui est à ses yeux la vraie ; celui-ci, prudent et subtil, choisit, pour lui répondre, de s’en sortir par une banale histoire de bijoux.

“Une bague de grande valeur, après avoir été transmise de génération en génération, était revenue à un père de trois fils, beaux et vertueux, tous trois obéissants. Cet homme juste qui les aimait également et ne savait décider à qui irait sa préférence, pensa tous les satisfaire puisqu’il l’avait promise à chacun d’eux en particulier. Il chargea donc en secret un joaillier d’en faire deux autres qui étaient si semblables à la première que c’est à peine si l’artisan lui-même savait reconnaître le modèle des copies.

À la mort du père, chacun des fils revendiqua l’héritage mais réalisant que les bagues se ressemblaient tellement qu’il était impossible de reconnaître l’originale, la question de savoir qui était le véritable héritier du père resta et reste encore en suspens. Ainsi en va-t-il des trois Lois données par Dieu le Père aux trois peuples. Chacun croit être l’héritier direct, détenir la vraie Loi et obéir à ses commandements. Mais qui est dans le vrai ? Comme pour les bagues, la question n’a pas encore trouvé de réponse”.

Le véritable héritage consiste à refuser de croire à la supériorité d’un héritage sur un autre pour prendre l’humanité en bloc, comme Napoléon disait vouloir prendre la France tout entière de Clovis à la Terreur.

“Fonder des bibliothèques, c’est encore construire des greniers publics, amasser des réserves contre un hiver de l’esprit qu’à certains signes, malgré moi, je vois venir” fait dire Yourcenar à l’empereur Hadrien. La culture classique retarde l’arrivée de l’hiver. Et laisse entendre au cœur du froid un chant d’amour qui, comme une hache, brise l’indifférence, l’arrogance, l’habitude. Dans ‘Amour’, une nouvelle de Maupassant, un chasseur vient d’abattre une sarcelle femelle quand le mâle épargné, fixant son vol au-dessus du tireur, fait soudain retentir dans le ciel vide une plainte déchirante. Métamorphosé de l’intérieur par le cri de l’oiseau, le narrateur observe “jamais gémissement de souffrance ne me déchira le cœur comme l’appel désolé, le reproche lamentable de ce pauvre animal perdu dans l’espace”. Demain la mère de Nanni Moretti entendra encore les vers d’Ovide et le cri de la sarcelle.

 

Par Paul Henri Moinet