4 novembre 2015

Dans "Le Point" Annie Genevard (LR), ex-membre du CSP : "Programmes scolaires : "Nous avons subi l'emprise idéologique du ministère""

Extrait :

Lors de l'installation du Conseil supérieur des programmes à l'Institut de France le 10 octobre  2013, Vincent Peillon rappelait que cette instance, indépendante, transparente et dotée de moyens, constituait « le cœur du réacteur de la refondation de l'école », ajoutant, non sans une certaine emphase dont il était coutumier, vouloir « arracher ces questions aux logiques partisanes ». Ce thème de l'arrachement est d'ailleurs récurrent dans le lexique du ministre qui avait à plusieurs reprises exprimé sa volonté d'« arracher l'élève à ses déterministes sociaux ». Cette idée d'un élève nouveau, débarrassé de toute influence antérieure forcément aliénante, tout entier réceptif à de nouveaux savoirs, s'accordait bien à l'idée d'une refondation qui implique la radicalité du changement, bien éloignée dans l'esprit du ministre d'une vulgaire réforme. L'idée est demeurée chez ses successeurs qui parlent de l'an I, II, III... de la réforme, une nouvelle ère en somme, pour un homme nouveau en devenir. L'idée est finalement assez effrayante.

[...] La question n'est pas indifférente : les problèmes révélés lors de la parution de la première mouture des programmes en mai 2015 ont, pour une large part, tout bonnement résulté de l'impossibilité de travailler sérieusement sur les programmes du cycle 4 livrés à la correction quelques jours avant leur restitution finale. Le calendrier infernal imposé par la ministre et dont elle n'a pas voulu démordre parce qu'il est calé sur un agenda politique a produit son effet délétère. Je l'ai dit et répété en vain jusqu'à ma démission.

[...] L'organisation proposée dès le début de nos travaux portait en germe les problèmes que nous avons connus. Le calendrier imposé ainsi que la composition de notre groupe fait de spécialistes et de non-spécialistes excluait que nous écrivions nous-mêmes les programmes et très vite des groupes d'experts, dont le choix des membres nous a échappé, se sont mis au travail avec un membre du CSP référent dans chaque groupe de travail, à charge pour nous ensuite de valider « la copie ».

[...] Je ne suis pas certaine que tout était écrit d'avance. Je pense qu'il y avait finalement pas mal d'amateurisme chez Vincent Peillon et d'aveuglement idéologique. Il voulait vraiment une autre école totalement refondée. Lui qui voulait s'inscrire dans la lignée de Jules Ferry ou de Jean Zay s'agaçait de n'être que le ministre de la réforme des rythmes scolaires.

[...] Le rôle de Michel Lussault a été de prendre au plus vite les rênes du CSP fragilisé par la démission du recteur Boissinot. Avec lui, le CSP est entré dans une phase résolument collaborative avec la ministre, mais sans que nous en soyons informés. Et c'est un problème. L'homme est vif et brillant, mais on sent que l'enjeu pour lui est de taille : réussir le challenge que la ministre, qui est aussi sa tutelle professionnelle, lui a confié. Il s'y emploie sans état d'âme. J'en veux pour preuve sa docilité lorsque la saisine sur les langues anciennes épouse fidèlement les contours de la si contestée réforme du collège. Acter ainsi, sans coup férir, la mort d'une certaine exigence dans l'enseignement des langues anciennes est une faute que je ne pouvais cautionner en restant membre du CSP.

Cela étant, Michel Lussault a fait l'amère expérience de ce que j'ai dénoncé : le jour même de la parution des nouveaux programmes, la ministre a court-circuité sa communication par l'annonce de la dictée quotidienne, idée abandonnée quelques jours plus tard. Le mot « dictée » est à peine mentionné dans ces programmes alors qu'il était très explicite dans ceux de 2008 ! J'ai revu alors certains membres du CSP qui avaient vraiment le sentiment d'avoir été trahis. De quoi douter un peu plus de l'indépendance et de la solidité du CSP.