26 octobre 2010

Dans le "FigaroVox" cette tribune de Bernard Gainnier, chef d'entreprise : "Latin et grec : les savoirs atypiques qui font la différence en entreprise"

Latin et grec : les savoirs atypiques qui font la différence en entreprise

 

FIGAROVOX/TRIBUNE - Pour le chef d'entreprise Bernard Gainnier, le latin et le grec, loin d'être des savoirs inutiles, sont des bagages atypiques qui peuvent aider ceux qui les possèdent à faire leur chemin dans l'entreprise

 

Bernard Gainnier est président de PwC France et Afrique francophone.

 

Encourageons la diversification des talents dans l'entreprise!

Au cours des derniers mois, le débat sur le devenir des langues anciennes a fait rage. Le FigaroVox s'en est fait l'écho, je pense notamment aux points de vue de Marc Fumaroli ou Natacha Polony.

Je n'ai aucune qualité particulière pour intervenir dans ce débat qui déchaîne les passions - même quand c'est pour souligner que la raison a besoin de ces langues mortes! -, sauf peut-être pour attester, en tant qu'acteur économique et patron d'une société qui recrute chaque année en France des centaines de jeunes diplômés, de l'intérêt de ces disciplines, dites «marginales», pour le monde de l'entreprise. Parce qu'elles jouent un rôle, bien connu, dans la formation de l'esprit. Mais surtout parce que, transformation digitale et nouveaux modèles économiques aidant, les bouleversements considérables auxquels nous assistons aujourd'hui se traduisent par une mutation en profondeur des besoins en ressources humaines.

Des compétences nouvelles émergent. Elles ont pour les entreprises une importance capitale: data analystes, spécialistes de la cybersécurité, experts en design digital, etc. Certes, pour une entreprise, ne pas savoir les identifier et ne pas réussir à les attirer représentera un risque de plus en plus grand pour son développement et son existence même.

Mais la guerre des talents redonne aussi de l'intérêt à des disciplines et à des savoir-faire plus classiques. Tout simplement parce que ceux qui les possèdent ont une façon de raisonner, de communiquer, d'innover qui n'est pas identique aux autres. Et cela vaut pour tout un champ du savoir qui va de la linguistique à la sociologie, de l'histoire aux mathématiques pures et ainsi de suite.

C'est sur ce constat que mon prédécesseur chez PwC, Serge Villepelet, avait initié avec un de nos associés, par ailleurs … professeur de grec ancien à l'Université, un programme de recrutement de jeunes diplômés en sciences humaines. Baptisé «Phénix», ce programme mis en place il y a près de dix ans (en 2007) nous a permis d'intégrer à nos équipes d'audit et de conseil des jeunes collaborateurs au profil très différent de notre «cœur de cible» constitué pour l'essentiel d'anciens étudiants de grandes écoles d'ingénieur ou de commerce ou issus de formations universitaires en droit, sciences économiques, marketing, etc.

Nous sommes entrés de plain-pied dans l'économie de la connaissance et de l'innovation permanente. Cette dernière ne se réduit pas aux savoir-faire technologiques nouveaux et très pointus - aussi essentiels soient-ils. Nous avons besoin de compétences et d'origines diversifiées, de sensibilités multiples, d'hommes et de femmes qui ne pensent pas tous pareillement, selon les mêmes schémas intellectuels et les mêmes codes. C'est un facteur de création de valeur et c'est cela la vraie diversité à laquelle je crois. Elargir la base en ne puisant pas uniquement dans le vivier des grandes écoles ni même d'ailleurs de la seule excellence académique contribue certainement à atteindre cet objectif de mixité des talents, des savoir-faire et aussi des «savoir-être».

Nous sommes entrés dans l'ère, encore naissante, de la robotisation. Selon une étude de l'université d'Oxford, 47 % des emplois actuels aux États-Unis seront robotisés en 2034. La robotisation est un enjeu-clé pour tous les dirigeants. Cette nouvelle donne nous conduira de plus en plus à parier sur l'originalité et sur une certaine forme de liberté individuelle. Le travail routinier, interchangeable, anonyme, sera de plus en plus démonétisé, alors que tous les types d'activité professionnelle «personnalisables», non mécanisables, faisant appel à l'autonomie, avec une dimension humaine, seront de plus en plus recherchés et valorisés.

A la machine d'agir de façon … machinale, et aux individus de développer des compétences non «robotisables»!

A vrai dire, dans les entreprises comparables à celle que je dirige, où l'environnement normatif et réglementaire joue pourtant un grand rôle, on n'a plus besoin de donner ce conseil aux jeunes: dans leur grande majorité, ils fuient l'uniformité et savent qu'ils ne seront pas évalués sur leur seule capacité à se fondre dans un moule mais au contraire, et de plus en plus, à faire preuve de créativité, d'ouverture d'esprit, d'intelligence relationnelle et d'aptitude à connecter des idées. Ils veulent donner du sens à leur activité. Ils savent s'engager pleinement mais ils ne sont pas prêts à tout sacrifier pour une progression de carrière ou un avantage financier s'ils estiment ne pas pouvoir exprimer leurs aspirations. Ou bien s'ils ont le sentiment qu'on ne leur fait pas confiance, qu'on ne les consulte pas, autrement dit qu'on ne les prend pas vraiment au sérieux.

La génération Y est aussi caractérisée par une capacité affirmée à prendre des risques. Ils sont nombreux à être las de vivre dans une société qui témoigne d'une préoccupante aversion au risque. L'audace créatrice et le goût du changement permet bien mieux de préparer l'avenir que les réflexes trop protecteurs. Il faut encourager ces dispositions. C'est ce qui nous a conduits chez PwC à lancer un incubateur. Nous allons recruter des jeunes qui ont des idées et des projets de création d'activité, et que nous allons aider à monter leur start-up.

Et le latin et le grec dans tout cela? Ils peuvent ne jouer aucun rôle direct, n'avoir aucune place effective dans l'entreprise, même si à titre très anecdotique on sait que les noms de marque raffolent du latin (Vivendi, Navigo, Vivarte, etc.). Ils n'en constituent pas moins l'un des très nombreux bagages «atypiques» qui peuvent aider ceux qui les possèdent à faire leur chemin dans l'entreprise.

Après tout, dans un autre domaine que celui des langues, l'exemple de Steve Jobs, formé à la calligraphie et qui s'en est servi pour révolutionner l'informatique, ne montre-t-il pas avec force l'utilité des «savoirs inutiles»?

S'approprier les outils technologiques d'aujourd'hui est une ardente nécessité. Savoir coder est un atout. Mais apprendre à décoder le monde en est un aussi. Et nul doute que la culture, qui constitue à sa manière un immense code, peut y aider.