16 octobre 2015

Dans "Le Figaro", cette tribune de Josette Elayi : "Est-il trop tard pour sauver le latin et le grec ?"

FIGAROVOX/TRIBUNE - Alors que l'enseignement du latin et du grec est menacé par la réforme du collège menée par Najat Vallaud-Belkacem, Josette Elayi rappelle les vertus fondamentales de l'apprentissage des langues anciennes.

 

Josette Elayi est chercheur honoraire au CNRS, éditrice, essayiste et romancière.

 

Est-il trop tard pour sauver le latin et le grec ?

L'enseignement du latin et du grec est présenté comme un point mineur dans la réforme des collèges de la ministre Najat Vallaud-Belkacem. Pour rassurer les parents d'élèves parfois en manque d'informations, elle affirme: «les élèves bénéficieront exactement du même nombre d'heures pour pratiquer les langues anciennes». Elle est soutenue par le Premier ministre Manuel Valls qui assure que la réforme du collège «ne remet pas en cause l'enseignement du latin et du grec». Ce sont des faux-semblants. En effet, au nom d'une politique égalitariste qui veut instaurer «le latin pour tous», la réforme propose de remplacer les options latin et grec, jugées trop «minoritaires», par une «initiation aux langues anciennes» au sein des cours de français, et par une intégration de ces deux langues à l'un des 8 nouveaux enseignements: «Langues et cultures de l'antiquité». Ce saupoudrage du latin et du grec dans ces enseignements fourre-tout, sans horaires ni programme, ni financement, ni continuité, abandonnés à des professeurs non spécialisés et laissés à la discrétion du chef d'établissement, exclut l'apprentissage de ces langues. Même si la ministre a concédé que «les élèves qui le souhaitent pourront continuer de bénéficier d'un enseignement complémentaire d'une heure en 5ème et de deux heures en 4ème et 3ème», c'est très insuffisant pour apprendre le latin et le grec. Le processus de leur disparition est clairement programmé. Il est d'ailleurs complété par la suppression du Capes de lettres classiques: si on ne peut plus former des professeurs de latin-grec, l'enseignement de ces langues sera forcément impossible dans les collèges.

Pourquoi veut-on faire disparaître le latin et le grec? De mauvaises langues prétendent que la disparition à terme de cet enseignement dissimule des restrictions budgétaires: ce serait une solution commode pour économiser des dizaines de milliers d'heures, soit presque l'équivalent des 4000 postes promis comme «nouveaux moyens» dans la réforme du collège. La suppression des langues anciennes n'est pas une simple crise de l'école, c'est la crise profonde d'une société qui ne croit plus en elle-même et qui n'a plus la volonté de transmettre des savoirs accumulés par des siècles de transmission. La construction d'une égalité sociale illusoire s'appuie sur la déconstruction de l'enseignement de la culture classique. C'est une vision qui n'est «ni conservatrice, ni progressiste, mais destructrice», selon Alain Finkielkraut.

Pourquoi faut-il conserver l'enseignement des langues anciennes en France? S'il disparaît déjà au collège, la formation de chercheurs deviendra impossible et la recherche sur l'histoire du passé à laquelle elles donnent accès disparaîtra aussi. Nos langues anciennes traditionnelles ont contribué à ce que l'on a appelé «l'exception française» par leur caractère formateur et leur richesse culturelle. C'est notre humanisme qui est en jeu: il faut garder les moyens de nous préserver des idées reçues, des visions simplistes et malveillantes sur les autres, et de mieux comprendre notre histoire depuis ses origines pour être capables de la situer par rapport à d'autres histoires fort différentes de la nôtre. L'école publique doit conserver, comme la Belgique et l'Allemagne par exemple, l'apprentissage des langues anciennes, qui permet à tous les élèves qui le désirent, par la connaissance du passé, de mieux comprendre le monde qui les entoure et de construire leur monde de demain.

Est-il trop tard pour empêcher le gâchis? On veut nous le faire croire, à commencer par la ministre qui martèle: «La réforme a été adoptée et s'appliquera à la rentrée 2016». En effet, le décret a été publié au JO le 20 mai et la circulaire d'application le 2 juillet. Mais il n'est pas trop tard pour nous mobiliser. Même si la ministre est restée sourde aux trois journées de grève en mai, juin et septembre, à la manifestation du 10 octobre, aux pétitions et aux messages répétés sur les réseaux sociaux, elle ne peut pas continuer à ignorer les nombreuses critiques qui viennent aussi bien de droite comme de gauche, et à refuser le débat en prétextant qu'il y a un simple «malentendu». L'opposition de la société civile à la destruction des langues anciennes est forte: elle rassemble notamment les enseignants, les parents d'élèves, les intellectuels et les syndicats. La réforme ne pourra pas être appliquée dans les faits si les enseignants refusent de suivre les directives, une fois dans leurs classes, et s'ils s'opposent à la formation qu'ils doivent recevoir cette année pour appliquer la réforme, qui est plutôt un formatage idéologique.