16 octobre 2015

Anne-Claire Tranchant sur le site "Liberté politique" : "Réforme du collège : « Ne les abandonnez pas ! »"

Réforme du collège : « Ne les abandonnez pas ! »
 

 

Réforme du collège : « Ne les abandonnez pas ! »

Au lendemain de la manifestation nationale contre la réforme du collège du 10 octobre, le bilan est quelque peu amer.

Bien sûr, nous voilà rassurés. Un sondage commandité par SOS-Éducation semble montrer le profond rejet de la réforme par les Français lorsqu’ils en comprennent les conséquences [1]. Ce ne sont pas quelques centaines, mais bien des milliers de personnes, venues de partout en France, qui ont marché vers la rue de Grenelle, se sont retrouvées symboliquement écrasées au sol à l’image du collège post-réforme. À l’image aussi de l’esprit des enfants qui l’auront subie.

Seulement, mis à part ces quelques « opposants, rebelles, hostiles, irréductibles [2] », qui s’intéresse à ce qui se passera vraiment en septembre 2016 ? Qui a gratté pour découvrir ce qui se cache derrière les platitudes bien-pensantes et égalitaristes d’un ministre de l’Éducation du peuple et de la propagande sûre d’elle-même et dominatrice ? Évidemment : qui n’applaudirait à l’idée de mettre en place plus d’accompagnement personnalisé ? Qui chercherait à nier qu’il peut être intéressant pour les élèves de faire des liens entre les disciplines ? Mais la réalité qui s’avance cachée derrière l’opaque rideau de fumée du mensonge ministériel est tout autre.

 

Il faut sauver les disciplines

La communication officielle a occulté le fait que la disparition de la transmission disciplinaire est organisée par la [dé]réforme. Les appels à l’aide des enseignants de langues anciennes et de langues vivantes ne sont que les avatars d’un rugissement sourd qui monte des entrailles de l’Éducation nationale : « Ne touchez pas à nos disciplines ! » Nous acceptons avec intérêt de coopérer pour réformer le collège. Mais pas selon les principes d’une réforme comptable et calculatrice, délétère et égalitariste.

L’accompagnement personnalisé est à valoriser, mais il ne peut ni ne doit être pris sur les heures de cours disciplinaires. Les enseignements interdisciplinaires peuvent être encouragés, notamment par des formations dispensées aux enseignants. Mais ne les imposez pas ! Surtout s’ils doivent porter sur des thèmes décidés en haut lieu, sans concertation, et répondant aux préoccupations idéologiques du moment ! Préservez nos élèves de vos ennuis d’adultes. Préservez les enseignants des donneurs de leçons absconses et éloignées de la réalité du terrain. Ils travaillent déjà en équipe. Mais ils choisissent leurs projets. Et quitte à assumer ma misanthropie, j’ajoute qu’ils choisissent les collègues avec qui ils décident d’innover.

 

Sauvez les options et l’élitisme

La disparition des options (classes bi-langues qui deviendront quasi-introuvables, fin des classes européennes, des DP3…) et la réduction drastique des langues anciennes est une catastrophe suffisamment pointée du doigt par les enseignants pour qu’on ne revienne pas dessus. Quelle matière plus interdisciplinaire que ces langues et cultures anciennes ? Alors pourquoi s’y attaquer ? Elles ne seront plus transmises que sous forme d’un EPI [3] de civilisation (ce ne sera pas le lieu d’étudier les langues. D’ailleurs, à quoi bon sur un temps trop limité…) et d’un enseignement de complément accordé au bon vouloir du chef d’établissement, s’il en a les moyens. Enseignement qui perd chaque année une heure par semaine par rapport à ses horaires actuels là où il sera maintenu. Au nom de l’égalité, on refuse de transmettre plus à ceux qui demandent plus. On foule aux pieds la tradition d’élitisme républicain en coupant les têtes de ceux qui pensent trop juste ou voient trop loin ; et les pieds de ceux qui avancent trop vite.

Si l’on suit ses partisans, « pour que l’instruction obligatoire ne forme plus des citoyens à deux, trois ou quatre vitesses [4] », il faut imposer cette réforme d’urgence. Que l’école se mette à un rythme plus lent [5] ! Vite !

 

La culture, c’est la liberté

Par ailleurs l’école perd son objectif initial : l’instruction [6]. On veut la remplacer par l’éducation. Ce glissement sémantique [7] dans le titre du ministère n’est pas innocent. On attend de l’école qu’elle donne à l’adolescent ce que ses parents, semble-t-il, ne lui offrent plus. Reprenons nos farouches partisans de la réforme :

« Il est, certes, utile que les élèves découvrent à l'entrée du collège, et tout au long de celui-ci, la spécificité des disciplines scolaires, mais il est regrettable que la finalité réelle du collège se réduise à cela [...]. Nous oublions souvent que [...] les enfants entrent – progressivement ou brutalement – dans l'adolescence, expérience qui confronte le jeune à la réalité des règles du monde adulte, aux changements corporels, aux changements de rythmes de vie, de relations aux autres. Face à l'inquiétude généralisée et croissante de nos sociétés [8], il n'est pas toujours facile de grandir [...]. C’est pourquoi il faut que le collège soit vraiment repensé comme un temps d’apprentissage spécifique, une expérience scolaire et personnelle qui ouvre sur la réalité de la formation tout au long de la vie et la vie de citoyen [9]. »

Au fond, les disciplines sont accessoires dans l’organisation du collège de demain. Il faut alors en faire un joyeux centre aéré dans lequel les psychologues aidant le jeune à passer l’étape de la puberté succéderont aux orthophonistes réparant les dégâts des méthodes inadaptées d’apprentissage de la lecture, lesquels seront précédés des gentils animateurs interdisciplinaires qui aideront l’élève à construire son propre bagage de culture par induction et croisement des activités et des indisciplines.

Et alors, que restera-t-il à ces enfants qui auront bricolé durant des heures d’EPI démagogiques et n’auront reçu aucune structuration de l’esprit ? Structuration qui s’appuie sur l’organisation raisonnée de connaissances, socle à partir duquel acquérir ces compétences si chères à nos pédagogistes [10]. Comment appréhenderont-ils la complexité du monde au sortir de cette fabrique de crétins [11] ? Comment s’émanciperont-ils des manipulations médiatiques et politiques ? Comment comprendront-ils que la sirène des fondamentalismes violents dans lesquels les plus déshérités [12] de la République cherchent une identité n’est qu’une atroce chimère mortifère ? À l’heure où Daech s’appuie sur la faiblesse culturelle et intellectuelle d’une jeunesse globalisée et déracinée, comment ne pas en tirer les leçons ? Lorsque Palmyre explose en miette, comment assumer ce refus de transmettre une culture commune, ces savoirs littéraires, historiques, philosophiques, scientifiques ?

Toute cette science et cette conscience qui permettent d’arracher l’enfant à ses déterminismes et à la barbarie, non par la manipulation, mais pas l’intelligence et l’émerveillement. Parce que c’est en découvrant que le monde ne se limite pas à moi et à mon horizon (in)culturel trop étriqué que j’apprends à m’intéresser à l’autre et à le respecter. Comment ? Ce tout-différent a quelque chose à m’apprendre ? Mais qu’il satisfasse ma curiosité ! Le savoir rend libre alors que l’ignorance rend l’esprit dépendant de ceux qui sauront l’endoctriner. Apprenons à nos enfants à démontrer, à remettre en question leurs croyances [13]. Qu’on ne les persuade pas, qu’on les convainque ! Mais seuls des maîtres amoureux de leur discipline et respectés pour ce qu’ils transmettent pourront offrir cela. L’école doit bâtir le cadre qui le permettra. Aujourd’hui, le ministère le détruit avec un acharnement qui défie l’entendement.

 

Oui à l’égalité des chances

Et cet argument fallacieux de l’égalité pour imposer la réforme doit immédiatement être rejeté. Les propositions de notre ministre posent les fondements d’un système à deux, voire trois vitesse. Un enseignement public complètement désorganisé, où la transmission ne se fait plus, où ne se retrouveront que les plus défavorisés socialement et économiquement. Un enseignement privé sous contrat qui contourne plus ou moins la réforme pour tenter de sauver ce qui peut l’être. Et pour finir, un enseignement hors contrat d’élite, qui permettra aux jeunes des familles les plus aisées d’acquérir un solide socle culturel. Ils n’auront plus qu’à asseoir leur domination sur un troupeau abêti et sans autre horizon que ce que dénoncent les mouvements les plus à gauche : le travail au service d’un patronat rapace et la consommation à outrance avec les miettes qui lui sont redistribuées.

Il faut se battre pour que le nouveau collège intègre ces populations plus fragiles, que ce soient les primo-arrivants issus de l’immigration, les fils d’ouvriers, les jeunes des quartiers favorisés, tous doivent pouvoir avoir accès à ce substrat culturel qui élève et inclut. Ne les abandonnons pas !

Anne-Claire Tranchant est professeur de collège en histoire-géographie.