11 septembre 2015

"Atlantico" : "Réforme du collège : ce que la suppression des options d'enseignement du latin et du grec révèle du malaise profond de la société française"

 

Réforme du collège : ce que la suppression des options d'enseignement du latin et du grec révèle du malaise profond de la société française

La réforme du collège proposée par l'actuel gouvernement et les menaces qu'elle fait peser sur les Humanités sont incompréhensibles ! Lorsque nous rabotons ainsi l'enseignement des langues anciennes, sommes nous conscients de ce à quoi nous renonçons ? Cet essai est un plaidoyer pour les Humanités au service de l'humanité qui est en chacun de nous. Extrait de "Homère, Virgile, indignez-vous ! Pour sauver le grec et le latin", de Thierry Grillet, publié chez les éditions First (1/2).

Les langues anciennes témoignent d’autre chose. Elles mesurent et nous mesurent à des temporalités et des réalités qui nous dépassent. La manière dont chaque société (ou chaque gouvernement) traite ces langues témoigne de ce que nous sommes. De ce que nous sommes devenus. Comme un carbone 14, elles nous révèlent.

Nous ne voulons plus enseigner le latin et le grec ? Qu’est-ce que cela signifie ? Est-ce simplement une crise de l’école ? N’est-ce pas plus profondément une crise d’une société qui ne croit plus en elle-même ? Une crise qui attaque le cœur même du réacteur, les savoirs – cette énergie accumulée par des siècles de transmission ? Est-ce que nous avons encore la volonté, le désir de transmettre quelque chose ? Et le fait que cette crise s’attaque, de manière privilégiée, aux langues – anciennes et vivantes comme l’allemand – n’est-il pas significatif de notre repli ?

Symptomatique d’une pulsion suicidaire ?

Car avec la suppression des langues anciennes, nous nous coupons d’un passé. Et avec les langues vivantes – les classes bi-langues – nous nous coupons de nos voisins. Hannah Arendt, la philosophe qui avait souffert de la barbarie nazie, expliquait en substance que l’éducation consiste à construire des liens entre les « nouveau-nés » et un monde plus vieux qu’eux. À leur faire don de ce capital de science et d’expérience qui les dépasse, pour en faire d’abord des contemporains, égaux dans le temps, mais aussi des « mécontemporains » capables, en « néo » qu’ils sont, de contester, critiquer, apporter du nouveau à ces vieilles sociétés.

Après tout, Rimbaud était premier en composition de vers latins et a révolutionné la poésie ! Alors que faut-il en conclure ? En est-on arrivé à ce point où enseigner même fait problème ? A-t-on à ce point vidé de sens l’enseignement ?

La construction frénétique d’une égalité sociale qui s’impose sur la déconstruction d’un enseignement de la culture classique, trahit l’indifférence que nous professons désormais pour l’Antiquité. Les liens, fragiles, qui nous unissaient encore à ces mondes, ont cédé : à force d’avoir vidé de sens ces enseignements, nous avons décroché. La vitesse de libération de notre fusée réformiste, qui accumule les poussées précédentes, a fini par nous affranchir de la force gravitationnelle de cet héritage. L’Antiquité, sous nous, s’enfonce et paraît progressivement plus petite. Un jour elle ne sera plus qu’un point. Planète éteinte, elle retournera à l’oubli dont la Renaissance l’avait sortie. Nous pleurerons, comme Orphée qui, en se retournant sur le chemin de retour des Enfers, perdit une seconde fois Eurydice.

Après quatre siècles, depuis la Renaissance, où l’intérêt pour l’enseignement de ces langues a été réactivé, nous renonçons donc. Par lassitude ? Par fatigue ? Par lâcheté ? Sommes-nous bien conscients ce que nous perdons ? Il ne s’agit pas seulement d’un capital culturel, d’une connaissance de langues plus étranges qu’étrangères. Mais d’un régime de relation au passé qui n’est comparable à aucun autre.

Extrait de "Homère, Virgile, indignez-vous ! Pour sauver le grec et le latin", de Thierry Grillet, publié chez les éditions First, 2015.

Suite sur "Atlantico" : http://www.atlantico.fr/decryptage/reforme-college-ces-lecons-concretes-antiquite-que-on-ne-pourra-plus-tirer-fois-que-options-enseignement-latin-et-grec-seront-2326085.html

Ainsi l’étude du latin et du grec peut-elle permettre de comprendre que d’autres manières de penser ont eu cours et qu’elles ont réglé en profondeur les comportements et les représentations.

 

Cet aller-retour entre l’actualité et l’Antiquité peut aider, par exemple, à comprendre ce qui sépare et ce qui rapproche de ces temps.

La démocratie athénienne, avec ses esclaves, ses exclus, n’est ainsi pas un modèle – tant s’en faut. La police morale dont Socrate fait les frais – lui qui est condamné à mort, accusé d’avoir « perverti la jeunesse »… tout cela est bien éloigné, heureusement, du fonctionnement de nos sociétés.

 

Mais la manière dont à Rome par exemple, on s’accommode de la multiplicité des peuples réunis dans une citoyenneté ou la manière dont on fait cohabiter tous les cultes ensemble, dieux égyptiens, romains, grecs, religion archaïque ou religion nouvelle, peut constituer une expérience de référence par rapport à laquelle on pourrait se situer. Cet appui arrière est d’autant plus précieux que nos sociétés, aux prises avec les intégrismes et les crispations identitaires, sont, la plupart du temps, le nez contre la vitre. Cette possibilité de « penser ailleurs », comme disait Montaigne, qui nous est offerte par les langues anciennes et qui fait cruellement défaut, devrait encourager au contraire à renforcer l’étude, et en profondeur, du latin et du grec. Dans cette perspective, les étymologies, qui fouillent les poches des mots, exercent toujours une certaine fascination.

 

Expliquer à quelqu’un que le mot anglais to procrastinate, ou le mot français « procrastination », n’est pas seulement le fait d’un paresseux, mais une construction d’une succession de mots latins qui signifient : « reporter » (pro) « à demain » (cras) ce qu’on pourrait faire aujourd’hui, est toujours un plaisir de l’étymologie amusante. Cette pratique est de tout temps. Il y a d’ailleurs un personnage emblématique de ce genre de curiosité : il s’agit, dans La Recherche du temps perdu, du docteur Brichot, universitaire cuistre et ridicule (dont le modèle, dans la vie réelle, est un professeur de civilisations anciennes à la Sorbonne), affecté d’une sorte de passion maladive pour l’étymologie. Il ne cesse ainsi, dans le salon des Verdurin, de casser les pieds à une congrégation de snobs en décortiquant tous les mots qui passent, à sa portée, dans la conversation… Vision peu flatteuse du goût de Proust pour l’épaisseur de temps enrobant les mots, permettant tour à tour, d’en lever le mystère ou au contraire d’y ajouter. Car les étymologies peuvent jouer dans les deux camps : celui d’un rationalisme démystificateur ou celui d’une rêverie poétique indéfinie.

 

Les mots des langues anciennes, arrêtés dans leur développement, portent, comme des pierres fossiles, les traces de leur histoire et du monde dans lequel ils sont apparus. Il est plus qu’utile, en effet, comme le répète l’argumentaire de défense du latin, de s’y intéresser comme auxiliaire de l’apprentissage de l’orthographe. Elle se déduit souvent de ces filiations. Pas automatiquement toutefois. Comme l’illustre le petit livre, à la fois érudit et amusant, que consacre le linguiste Bernard Cerquiligni, à l’accent circonflexe – L’Accent du souvenir – accent tombeau la plupart du temps d’une lettre « s » que le mot a fait tomber. Comme dans « hôte ».