24 juin 2015

Dans "Clicanoo" le journal de l'île de la Réunion, Dominique Herrbach : "Le symbole du latin" (courrier des lecteurs)

 

Le symbole du latin

De cette Réforme du Collège, tout aura été dit, ou presque. Mais de l’ensemble des dispositions que la réforme induit, alors que s’ouvre dans la confusion et a posteriori la consultation annoncée en vue des décisions ultérieures, que les programmes ne sont pas arrêtés et que le CSP (Conseil Supérieur des Programmes) est désormais saisi de la question des Langues et Cultures de l’Antiquité (LCA), c’est bien l’enseignement du latin, condamné à perdre le statut qu’il a longtemps pu préserver contre vents et marées, qui en apparait le symbole marquant, cristallisant désormais une fronde de la droite et du centre, dont on ne peut nier qu’ils avaient néanmoins œuvré en leur temps à l’éreintement de ce qu’ils prétendent aujourd’hui défendre, contre une gauche qui affirme défendre les valeurs de l’humanisme, en en détruisant le moyen le plus constant ?

Une démocratisation ?

Cette antique question du latin, et pour mieux le dire de l’enseignement des Humanités, ressurgit périodiquement, et souvent dans les mêmes termes, dès les débuts de la IIIème République, de Jules Ferry, qui en a conduit la première réforme, à nos jours, en passant par Léon Bérard, Edgard Faure, et tant d’autres. Cette fois il semble bien que pour la vieille dame le glas ait sonné, dans ce qui apparait une improvisation. Le Ministère oppose en substance qu’il ne saurait s’agir de faire disparaître cette richesse, qui comme beaucoup de richesses n’est pas indispensable, mais au contraire d’en assurer la démocratisation, en sensibilisant la plus grande partie des élèves à une discipline qu’on n’enseignera plus vraiment ès qualité, puisque soluble dans d’autres, en particulier dans l’enseignement du français.

Mais est-ce démocratiser que réduire, toutes classes confondues de la 5ème à la 3ème, de onze heures à cinq heures le nombre d’heures hebdomadaires disponibles au collège pour le latin et pour le grec, tout en confiant au seul Principal le choix, l’arbitrage et la responsabilité de les assurer ou non, aux dépends ou à l’avantage d’une autre discipline ou d’un enseignement de complément ? On imagine sans peine les pressions qui pourront dès lors s’exercer, de toutes parts, sur le Chef d’établissement : contraintes horaires, parents d’élèves, Conseils pédagogiques, pression des autres disciplines, etc., toutes déterminations qui ne sont pas de nature à favoriser l’égalité territoriale de ces enseignements, mais plutôt à ne les garantir que dans les Beaux Quartiers. Est-ce démocratiser de finir d’en liquéfier le statut disciplinaire, déjà bien ramolli dès lors que le latin et le grec n’étaient plus depuis belle lurette que des options à caractère facultatif, affaiblie au passage leur valeur éminemment formatrice, qui repose sur l’effort dans toute acquisition d’un savoir ? Nul besoin de s’efforcer lorsque la discipline est sans enjeu réel, et que seuls comptent à l’examen les points au-dessus de la moyenne.

A l’évidence aussi le choix du latin, comme celui d’autres langues, l’allemand par exemple, se réduisait souvent, à tort ou à raison, à une « garantie » pour les parents que leur enfant soit intégré dans une « bonne classe », ce qui en soi constituait une approche particulière et pour le coup instrumentalisée de la discipline. On ne faisait plus du latin pour les bonnes raisons, lorsqu’on lui conférait ainsi un pouvoir de différenciation sociale, rôle qu’il sembla tenir malgré lui alors que la discipline elle-même apparaissait rapidement comme un poids dont l’élève ne parvenait à se soustraire qu’au moment du passage en seconde ; parce qu’aussi on exigeait de cet élève qu’il s’engagea à suivre jusqu’à la fin de la troisième un enseignement aux motivations duquel il n’était déjà plus sensible, dès lors qu’il réclamait un certain investissement personnel, et en dépit des efforts inouïs de bien des enseignants de Lettres classiques pour tenter de maintenir leurs effectifs par des prodiges d’innovations « à la marge », sans toujours un grand rapport avec le cœur de leurs disciplines.

Est-ce démocratiser que de suspecter l’enseignement du latin, après avoir tout fait pour le réduire depuis un siècle en lui imposant désormais ce statut injuste qui était le sien ces dernières années, d’être tout à la fois le symbole d’une culture oppressive, un frein à la démocratie et à l’égalité sociale, pour finir par le stigmatiser comme un obstacle à la réussite scolaire ou à la sainte utilité, largement nourrie désormais de la culture entrepreneuriale de l’ « employabilité » ? Est-ce enfin démocratiser que de céder généralement au Chant des Sirènes d’un pragmatisme de rentier, comme vient aussi de le dénoncer un récent rapport de l’Académie des Sciences, par lequel l’institution scolaire justifie qu’elle oriente ses réformes en alignant l’enseignement sur l’apprentissage, les savoirs sur les compétences, et les savoir-être sur les savoir-faire, au risque d’appauvrir considérablement les études secondaires, et selon l’expression de Léon Blum de « ravaler la culture des lycées au niveau du primaire » (Revue des Deux Mondes, juin 1933) ?

Culture classique, culture de classe ?

Une des dignités de l’éducation est de former des esprits critiques, des esprits libres, en limitant la sujétion à l’ignorance et à ses funestes conséquences, qu’on mesure tous les jours et de façon exponentielle en ce début de siècle. Mais il n’est pas de liberté sans instruction, sans savoir, sans culture, ni sans une maîtrise parfaite de notre langue commune qui est le français. De cela, l’approche des fondamentaux de notre civilisation était garanti au moins autant par l’enseignement du grec et du latin, les « Humanités », que par toute autre discipline optionnelle ou facultative, a fortiori toute activité sans rapport avec l’acquisition d’une réelle culture, en dépit du relativisme dogmatique qui met tous les enseignements sur le même plan.

On objectera que la culture classique, par la sujétion aux œuvres, c’est-à-dire aux modèles, confisque la libre parole en même temps qu’elle organise la « reproduction des élites », que l’élève doit pouvoir choisir ses modèles, c’est-à-dire élaborer les conditions de sa liberté, ce qu’il ne manquera pas de faire en fonction de son environnement. Mais Cicéron, Erasme ou Descartes sont sans doute des modèles plus recommandables à la culture de l’intelligence et à l’acquisition de l’esprit critique, que bien des produits de la culture « populaire », ou des déviances religieuses, qui imposent déjà suffisamment et spontanément à l’adolescent de nouvelles déterminations auxquelles on le condamnera désormais institutionnellement, paradoxalement au nom de la lutte contre les déterminismes sociaux.

On objectera aussi que ce n’est ni vers les enfants des classes aisées ni vers les enfants doués que l’école doit porter son effort, et on aura raison. Mais offrir et garantir au plus grand nombre d’élèves qui s’en sentent les dispositions et les capacités, la possibilité d’accéder à une culture de haut lignage, c’est justement ce qui constitue le choix, la décision authentiquement politique.

Affirmera-t-on ainsi s’engager dans cette voie en dévaluant dans un même mouvement ce qui précisément en constitue l’objectif ? Ce serait l’hypocrisie érigée en vertu politique, et il faut ici conjurer le gouvernement de ne pas en rajouter sur ce thème, par les temps qui courent.

La jeunesse a besoin d’être instruite et cultivée, et pas seulement préparée aux tâches professionnelles qui l’attendent, dont notre époque connait qu’elles sont hasardeuses. La simple information sans assimilation, comme celle que véhicule l’internet, ou la pseudo- « sensibilisation » que propose en définitive l’enseignement du latin dans la Réforme du collège, ne saurait tenir lieu d’instruction ni de culture. Ce qui fait la force de cet enseignement, c’est justement la confrontation, par l’effort donné à l’acquisition d’un savoir, aux œuvres et au legs d’un patrimoine que, par une sorte de vandalisme moral, nous faisons tout aujourd’hui pour ne plus mériter, pour ne plus en capter l’héritage, comme d’autres détruisent des cités antiques.

La liberté de l’esprit, qui est le fruit de l’instruction et de la culture, et particulièrement de la culture classique, c’est justement l’outil par lequel nous réduisons notre sujétion aux pouvoirs, de quelque nature qu’ils soient, politique certes, mais aussi religieux, celui des modes également, ou de la publicité... La finalité n’est pas d’obtenir, par un ascenseur social qu’il faut aussi songer à réparer dans la rénovation du sens de l’effort, du travail et du mérite personnels, l’imitation servile de ces pseudo-modèles que notre société rend célèbres avant qu’ils soient connus ; la finalité, c’est d’instruire notre contractualisation aux pouvoirs dont nous sommes chacun une parcelle, par la possibilité de juger ces pouvoirs et de les interpeller de là où nous sommes. Que deviendra la « compétence » de notre jeunesse à cet égard si on lui refuse l’exercice de l’esprit critique que confère l’accès direct aux œuvres majeures de l’intelligence humaine, singulièrement « les études gréco-latines, maitresses de civisme et de liberté » (Léon Blum), et si elle est maintenue dans les fers de l’ignorance de l’origine et de l’histoire de nos façons d’être, de penser, et de parler ?

Les valeurs républicaines, qu’on nous rappelle tous les jours, pour ne plus trop savoir ce qu’elles sont ni d’où elles viennent, sont moins dans la presse ou sur internet, dans les facéties d’un Djamel Debouze, que dans l’accès direct à l’œuvre des grands penseurs et des grands artistes de tous les temps. Pas seulement du reste les penseurs des Lumières, qu’on évoque souvent comme la Loi et les Prophètes sans davantage les lire ni voir qu’ils sont une étape d’une réflexion née avant eux et poursuivie après eux. Un peu plus de culture et un peu plus de latin, c’est un peu plus d’universalisme, c’est un peu moins d’obscurantisme, un peu moins de fanatisme. Ces démons ne se laissent plus vaincre désormais par la seule révélation de ce qu’ils sont, alors que notre temps exige une discipline intellectuelle telle que la culture classique nous l’offre, sans concession pour les modes ou pour les tendances. A contrario, l’ignorance, la non-culture sont des forces redoutables, organisées, et souvent mortelles : « même les ténèbres ont une structure » disait Gaston Bachelard. Elles mettent en péril nos valeurs, la démocratie, la civilisation, et à l’échelle de l’individu la nécessaire conscience que chacun doit se forger de son savoir et de ses choix. L’accès à cette culture intellectuelle n’est pas affaire de simple sensibilisation ou d’animation : elle réclame du travail et des efforts, et le latin, comme toute langue difficile autant qu’elle est riche, peut offrir la promesse d’une belle moisson, dont l’institution scolaire n’a le droit de priver personne, qu’elle a au contraire le devoir de préserver pour la société à venir.

La boîte de Pandore

Il ne fait donc guère de doute que la Réforme des Collèges en l’état signera la fin de l’enseignement du latin ès qualité. Qu’on y prenne garde : cette disparition n’est pas, comme dirait l’autre, un point de détail de cette Réforme : elle pourrait bien être le signe avant-coureur d’un traitement analogue d’autres disciplines, pour autant qu’elles soient perçues à leur tour comme facteurs d’aliénation, productrices d’inégalités et inutiles à la formation de l’élève, dans la logique déjà évoquée de son « employabilité ». En ouvrant la Boîte de Pandore de l’utilitaire et d’un pseudo-égalitarisme idéologique, c’est la philosophie demain, les mathématiques après-demain, les disciplines contingentes et difficiles, qui sont menacées. Qu’on relise à ce sujet ce qu’en écrivait A.S.Neill, le fondateur de l’école de Summerhill : « Je pense des mathématiques ce que je pense du latin et du grec : quel est le but de l’enseignement des équations algébriques à des garçons qui répareront les automobiles ou qui vendront des cravates ? C’est de la folie ». (in Libres enfants de Sumerhill). Y-aurait-il désormais chez les politiques, qui souvent se découvrent, au gré de leurs charges et de leurs responsabilités nouvelles, une compétence improvisée pour les questions d’enseignement, comme d’autres pour les valeurs républicaines, la volonté d’avoir raison à terme d’un type élaboré et reconnu de formation intellectuelle et morale, l’humanisme, à l’enterrement duquel ils prétendent nous convier dès à présent ?

De tout cela, la disparition programmée du latin est aujourd’hui le symbole.

Dominique HERRBACH