20 juin 2015

Dans "Le plus du Nouvel Obs" : "Réforme du collège : latin et grec, deux langues qui apprennent à penser. Sauvons-les !"

 

Latin et grec, deux langues qui apprennent à penser. Sauvons-les !

LE PLUS. C'est l'un des points de discorde au sujet de la réforme du collège proposée par Najat Vallaud-Belkacem : quelle place pour le latin et le grec ? Si ces deux langues ne disparaissent pas, elles ne seront plus proposées en tant qu'option à part entière aux élèves à la rentrée 2016. Marc Roux, ex-professeur de latin-grec en classe préparatoire à l'ENS Ulm, s'en inquiète.

Édité par Sébastien Billard 

Je voudrais, ici, apporter le témoignage d'un vieux professeur, blanchi sous le harnais, qui, sa vie durant, a œuvré pour la défense de nos humanités, aujourd'hui menacées par les politiques "criminelles" des responsables de l'inculture.

 

 

Oui, les conséquences de cette réforme prétendument égalitariste, vont être, d'abord, l'impossibilité pour les professeurs de latin-grec – s'il en reste – d'apprendre à nos élèves, c'est-à-dire aux plus studieux des jeunes générations, les fondements des deux langues qui "apprennent à penser".

 

 

La vraie culture passe par l'effort

 

 

Ne nous leurrons pas ! Le rôle formateur du professeur de lettres classiques ne se limite pas à "frotter" de jeunes esprits d'un vernis de civilisation gréco-latine. La vraie culture passe par l'effort, l'effort rendu nécessaire par la compréhension de deux langues difficiles, compréhension que l'apprentissage du thème (thème latin et thème grec) facilite incomparablement.

 

 

La désaffection à l'égard des langues mortes va se précipiter, accélérée par le tarissement du nombre de professeurs, par la portion congrue que l'on accordera à chacun d'eux dans les services et les horaires des classes qui devraient leur être réservées [1]. Je crie ma révolte ! "C'est Homère qu'on assassine", insidieusement, et Socrate, Platon, Démosthène... Cicéron et Virgile attendent leur tour !

 

 

Honte à ceux qui donnent le coup de grâce à des disciplines qui ont fondé notre civilisation ! Nos grands auteurs, des pans entiers de notre littérature ne tarderont pas à devenir incompréhensibles ! Qui, aujourd'hui, lit encore Rabelais dans le texte [2] ? 

 

 

Apprendre à penser, disais-je.... mais également apprendre à écrire. On parle beaucoup de la crise de l'orthographe : n'est-elle pas en partie imputable à l'ignorance de l'étymologie latine qui donne leur sens à tant de mots français ? Et comment ne pas parler de la faillite actuelle de la grammaire ?

 

 

 

Nos langues-mères sont menacées

 

 

Quant à apprendre à parler, la rhétorique socratique, à mon sens, contribuerait beaucoup, par la définition exacte du sujet des entretiens ou débats télévisés à la clarté du discours et des exposés. Foin du jargon sorbonicole !

 

 

Cette menace, qui pèse aujourd'hui sur l'enseignement de nos langues-mères, conduisaient déjà Sainte-Beuve à parler d'une "diminution du genre humain lui-même" (Nouveaux lundis).

 

 

Qu'on me pardonne si je cite Anatole France qui, s'interrogeant sur "le beau nom d'humanités", définissait en ces termes la véritable mission de cet enseignement :

 

"Apprendre à penser, c'est en cela que se résume tout le programme bien compris de l'enseignement secondaire... en apprenant le latin, les élèves apprennent quelque chose d'infiniment plus précieux que le latin : ils apprennent l'art de conduire et d'exprimer leur pensée....toutes les langues sont obscures à côté de celle-là.... En ignorant le latin, on ignore la souveraine clarté du discours. La littérature latine est plus propre que toute autre à former des esprits. Je ne parle pas des Grecs. Ils sont la fleur et le parfum : ils ont plus que la vertu, ils ont le goût. J'entends ce goût souverain cette harmonie qui naît de la sagesse...Tous ceux d'entre nous qui ont pensé un peu fortement avaient appris à penser dans le latin." (Anatole France La vie littéraire – 1886)

 

 

Je n'ai rien à ajouter ! Ou plutôt si : une proposition utopique ou chimérique – mais l'utopie a parfois du bon – à l'adresse de notre aventurière de la Débâcle : qu'il y eût au moins un établissement public par académie où pourraient entrer – autres thélèmes démocratiques –, pour y étudier vraiment  le latin et le grec les happy few de l'hellénisme et de la latinité (j'ai honte d'employer un anglicisme stendhalien, quand s'imposait à moi, le "delectissimi juvenes" de Cicéron ! )

 

 

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 [1] Je me permets de citer ici le texte de la réforme :

 

"L'option latin-grec est remplacée par deux dispositifs :

 

- Un EPI (enseignement pratique interdisciplinaire) langues et cultures de l'antiquité (LCA) accessible à tous les élèves.

 

- Un enseignement de complément sera proposé aux collégiens qui souhaiteront approfondir leur apprentissage des langues (une heure en cinquième et deux heures en quatrième et troisième)"

 

 

Je défie n'importe quel professeur d'envisager, dans ces conditions, un véritable apprentissage de la langue ! En fin d'année, les élèves sauront-ils seulement leurs déclinaisons ?

 

[2] Mise au point : je parle ici des "vraies richesses" et je n'entre point dans cette dialectique de l'utile ! Car, comme l'écrivait Anatole France : "Il reste (encore) à savoir si l'enseignement secondaire doit avoir pour unique objet l'utile" !