Imprimer

2 juin 2015

Dans "Le Figaro" Solange Bied-Charton : "Latin et grec : au-delà de l'utilitarisme, la beauté des langues anciennes"

Latin et grec : au-delà de l'utilitarisme, la beauté des langues anciennes

FIGAROVOX/TRIBUNE - Solange Bied-Charreton déplore que la plupart des défenseurs du latin et du grec, face à la réforme du collège, se soient seulement focalisés sur l'aspect utilitaire sans rappeler la beauté inhérente à ces langues anciennes.

Solange Bied- Charreton est écrivain. Son dernier roman «Nous sommes jeunes et fiers» est publié chez Stock.

Nous avons entendu les larmes émouvantes des défenseurs d'épaves qu'ils ne visitent jamais. Nous avons vu Homère et Cicéron devenir de droite. Nous avons assisté, impuissants, parfois moqueurs, à la mainmise de gens n'ont pas de temps économique à consacrer aux traités d'éloquence ou aux récits historiques, et à leur embargo circonstancié sur le grec et le latin. Également parcouru, ces manifestes de philosophes et de pédagogues en faveur du maintien de leurs enseignements, mais qui ne voient jamais dans les textes littéraires, les récits historiques, la plaidoirie, qu'un moyen de «faire passer un message», de «lutter contre» ou de «dire ce qui ne va pas.» On serait tenté de rappeler qu'on n'encourage pas impunément les futurs adultes à la réussite dans les filières «rentables», on ne se fait pas cette idée-là de l'éducation sans que cela ne prête jamais à conséquence. Qu'a-t-on retenu des leçons de Tertullien sur la vanité des pierreries et de l'argent du De cultu feminarum? On ne peut, également, à ce point aduler le présent, sans comprendre qu'un jour on délaisse l'histoire.

Nous avons aussi lu d'honnêtes articles, dignes et émouvants, écrits par des professeurs de lettres classiques, fiers de ces arrières mondes qu'ils dévoilent aux élèves. Mais ces réactions-là sont toujours les plus rares. Elles ne servent à rien. Elles entendent affranchir, ou tenter d'affranchir l'imagination des adolescents des impératifs de rentabilité. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, elles conçoivent que l'école puisse en être le lieu. Où pourrions-nous ailleurs encore y goûter? Il s'agirait de textes dans leur simple appareil, d'une nudité propice à la gratuité, des aventures d'Ulysse, du danger des sirènes, du déchirement des Atrides, de l'histoire d'Enée, du récit des guerres puniques, de celui de la conquête de la Gaule par César. Ces récits-là existent, d'abord pour voyager puis pour se souvenir. Parfois ce sont des poèmes, les Géorgiques de Virgile, et cela se déclame, donne à voir la nature. Ce sont les passions, des vengeances, des constructions, des astres. Cela a vécu. Cela vit en nous.

Je veux surtout parler de la littérature. Le latin et le grec n'ont pas seulement été maintenus pour développer l'intelligence et la rigueur des élèves. À entendre leurs défenseurs, on croirait que ces langues ne sont jamais autre chose que des disciplines mentales, comme si elles n'avaient jamais été parlées et jamais écrites. La défense actuelle du latin et du grec, c'est le lyrisme accordé au violon de l'utilitarisme. Ces langues ne servent pas. Ou plutôt simplement notre capacité à sortir du présent. On ne parle pas, si peu, de la beauté de la langue et de la prosodie. Nous vivons une époque qui suggère que le beau soit à ce point dispensable qu'il ne mérite plus d'être même évoqué. Et lorsqu'on l'évoque, c'est seulement comme outil, pour faire des phrases correctes, dans cette conception d'un français irréprochable sans saveur et sans aspérité. Un français automatique qui devient une langue morte. Une précaution scientiste qui sied mal, en réalité, à ce que sont les langues anciennes, au mouvement de leurs phrases, tant la justesse des termes, la synthèse opérée n'est pas l'appauvrissement, l'amenuisement contemporain du vocabulaire. Tant le latin n'est pas l'anglais d'aéroport.

Cet amour décharné pour les antiquités, ce réveil élégiaque des consciences indignées, délimitées d'avance par l'enjeu politique, charrie une certaine dose de tartuferie s'il ne délivre pas l'école de l'idéologie. On ne peut déplorer l'évanouissement du latin et du grec des programmes scolaires et vouloir ce monde-là, le désirer toujours plus matériel et plus efficace. Toujours plus rentable.