27 mai 2015

Dans "Notre temps" Alain Rey : "Le latin sert-il encore à quelque chose ?"

Le latin sert-il encore à quelque chose?

Par Stéphanie Letellier

Alors que la réforme des collègues prévoit la diminution du nombre d’heures de latin et de grec, le linguiste Alain Rey nous explique pourquoi leur enseignement est important.

Parmi les sujets épineux de la réforme des collèges figure l’enseignement du latin et du grec. Options à part entière aujourd’hui, ces deux matières seront fondues, dès la rentrée 2016, dans un module d’"Enseignement pratique interdisciplinaire" (EPI), consacré aux langues et culture de l’Antiquité. Un enseignement complémentaire pourrait être proposé mais le nombre d’heures global consacrées à ces matières devrait bien diminuer. Deux questions à Alain Rey, linguiste, lexicologue et amoureux de la langue française.

1) Que vous inspire la disparition des options latin et grec?

Alain Rey: Si ces matières disparaissent, nous n’aurons plus aucune base pour enseigner ce qu’il y a de latin dans notre langue. Ce n’est pas faire acte de passéisme mais les règles élémentaires de la formation des mots en français viennent essentiellement de là. Renoncer à donner à un maximum d’élèves une idée de ce qu’est le vocabulaire du latin mais aussi du grec, devenue la langue internationale de la science et des techniques, ce n’est pas la meilleure façon de procéder. Il ne s’agit pas de lire Horace ou d'ânonner des déclinaisons, mais il est important de renforcer leur connaissance de la langue française. Le latin et le grec sont notre archéologie personnelle. Il est important de laisser aux élèves qui en ont envie la possibilité de l’apprendre, avec des professeurs spécialisés.  

2) Que nous apporte l’apprentissage des langues anciennes?

A.R: Le latin redonne du jeu à des règles qui ont l’air complètement arbitraires. Il est fondamental car il explique tous les mots, les anomalies et les irrégularités de notre langue. Pourquoi le mot "doigt" s’écrit-il ainsi alors que nous ne prononçons ni le "g" ni le "t"? En rapprochant ce mot, qui a évolué phonétiquement, du latin "digitus" cela prend du sens mais il n’y a que l’écriture qui en garde le souvenir. Apprendre l’histoire de la constitution du vocabulaire français nous fait forcément plonger dans le latin. Faire l’impasse sur l’origine des mots priverait les élèves d’une meilleure compréhension de l’orthographe. Ils sont curieux, quand on leur apprend que le charcutier est celui qui "cuit la chair", et que chair signifie viande, cela leur apporte des choses. L’histoire de notre vocabulaire ne peut pas se passer d’un minimum de connaissance du vocabulaire latin et grec.