28 mai 2015

Débats du "Nouvel Obs" n°2638 : "Laisserons-nous mourir le grec et le latin ?"

 

Débats

Laisserons-nous mourir le grec et le latin ?

ANNE CRIGNON - DELPHINE LEBOURGEOIS

 

Jamais on n'aura tant fait l'éloge du latin et du grec. Depuis un mois, cet enseignement souvent affublé des oripeaux du conservatisme est défendu avec une vigueur et une constance inattendues. C'est que la réforme pourrait lui porter non pas le coup de grâce, mais un sacré coup tout de même. Latin et grec seront désormais dispensés via l'un des fameux EPI (enseignements pratiques interdisciplinaires) de la discorde intitulé « Langues et cultures de l'Antiquité ». Devant les protestations, un « enseignement de complément » a été intégré in extremis au projet, une sorte d'option au rabais et c'est fort dommage. Il est loin en effet le temps des rosa rosa rosam compassés. On trouvera bien sûr quelques barbons pour ânonner sans grâce la définition du datif, mais, à écouter les enseignants raconter leur façon de faire aimer les langues anciennes aux enfants d'aujourd'hui - autour de 500 000 élèves en latin et 40 000 en grec -, on voit qu'ils ont déjà le souci, cher aux constructivistes de la rue de Grenelle, de ne pas discourir ex cathedra, mais aussi de faire de l'écolier un acteur de son apprentissage.

A chacun son modus operandi. Les formules magiques de Harry Potter, la publicité, les noms des grandes marques, comme Nike, qui n'est plus ni moins que la «victoire » (de niké en grec), l'inventaire du latin en circulation, de manu militari à vice versa, lequel est d'ailleurs le titre du nouveau film des studios Pixar) : tout est bon pour que jaillisse l'étincelle dans les jeunes esprits. Robert Delord, fondateur de l'association Arrête ton Char!, offre à ses élèves de troisième une aventure à la saveur toute timburtonienne intitulée « Talking Dead ». Faire parler les morts qui reposent sous les stèles antiques des musées, tel est le travail de ces élèves qui reconstituent la vie des défunts grâce à un QR Code consultable avec un iPhone ou un téléphone portable. Cet enseignant contestataire serait-il un des « idiots utiles » dotés d'un « esprit de compétition guère animé par l'amour des grandes oeuvres de l'Antiquité [...] mais le plus souvent par le simple désir d'entre-soi des élites» tels que désignés par le think tank socialiste Terra Nova dans une récente tribune au « Monde »? Pour comprendre ce procès en élitisme qui n'est pas près de se clore, il faudrait revenir à la fin du xixe siècle, qui voit les classes moyennes chères à Gambetta exiger du latin pour leurs enfants afin de les doter d'une solide culture générale. « Cette question du latin, dont on nous abrutit depuis quelque temps, me rappelle une histoire », écrivait Maupassant en 1886 dans la nouvelle « la Question du latin» en faisant allusion à la polémique entre Raoul Frary, auteur d'un livre mêmement intitulé, où il se demandait à quoi bien pourrait servir cette chose au siècle de la vapeur et de l'électricité, et Ferdinand Brunetière, horrifié qu'on « dépense tant de verve, de talent et d'art au service d'une mauvaise cause dont le triomphe serait désastreux ».

A l'époque donc, face à un afflux d'élèves « incultes », les professeurs ne sont pas ravis. Cette lutte des classes, aux sens politique et scolaire, engendrera le compromis historique de 1902 : deux enseignements sont créés, l'un classique avec du latin, l'autre moderne, sans, mais avec l'étude des grands, Goethe, Dante ou Shakespeare. L'opposition sociale entre «ceux qui en font» et « ceux qui n'en font pas » a duré. On en est toujours là.

Quoi qu'il en soit, si la langue rare est de facto une forme de distinction (le chinois ou l'arabe aussi), il existe d'autres motivations pour s'éprendre du latin ou du grec ancien. Il est courant en 2015 de croiser « Homère et Shakespeare en banlieue », pour reprendre le titre de l'ouvrage d'Augustin d'Humières, fondateur de l'association Mêtis, qui dépêche chaque année ses missi dominici dans les classes de troisième pour recruter des latinistes. En dix ans, le nombre d'hellénistes a doublé dans l'académie de Créteil, qui n'est pas exactement une terre versaillaise. A ceux qui œuvrent à faire aimer Epictète jusque dans les collèges de ban' lieue, le soupçon d'élitisme semble très suranné. Ce qu'ils recherchent, c'est l'excellence pour tous prônée par les édiles réformateurs. Pour sortir de la querelle mortifère entre prétendus réactionnaires et pseudo-progressistes, nous avons demandé leurs propositions à quelques esprits libres.

 

Obligatoire !

PAR ROBERT DELORD, PROFESSEUR DE LETTRES CLASSIQUES À DIE, AU NOM DE L'ASSOCIATION ARRÊTE TON CHAR ! LANGUES & CULTURES DE L'ANTIQUITÉ AUJOURD'HUI

 

Égypte, Grèce et Rome antique, Incas et Mayas : quel élève au sortir du primaire et à l'entrée au collège n'éprouve pas un émerveillement presque magique face aux mystères de ces civilisations disparues? A cet âge charnière, l'enfant a encore besoin de s'entendre raconter des histoires et l'adolescent cherche évasion et souffle épique dans l'heroic fantasy. Or en 2008 l’Égypte disparaissait du programme d'histoire de 6e, et avec elle, un premier contact avec la civilisation et les mythes par-delà Mare Nos. trum. En 2016, réduire latin et grec ancien au rang de modules facultatifs dans certains collèges alors qu'ils étaient proposés jusque-là à 95% des élèves, porterait un nouveau coup à l'imaginaire de nos enfants. Aussi proposons-nous à Mme la ministre qu'elle offre à tous les élèves du collège un enseignement obligatoire, «Langues et cultures de l'Antiquité », puisqu'elle-même les voudrait accessibles à tous. Qu'à la rencontre des textes et des cultures antiques, tous les collégiens découvrent les archétypes mythiques et narratifs indispensables à la compréhension du monde ancien comme du monde moderne. De l'Olympe à la BD, il n'y a en effet qu'un pas, le mythe est recyclable. Les éditeurs ne s'y trompent pas, qui déclinent l'Antiquité sous toutes ses formes : romans, littérature jeunesse, jeux vidéo, séries télé (« Rome », « Spartacus », « Peplum », « Plebs », « Nymphs »), blockbusters hollywoodiens (« Pompéi », « Hercule », « 300 »). Ainsi, l'école offrirait-elle à la jeunesse les modèles héroïques des débuts de la République romaine, Cocles, Scaevola, Clélie, Regulus, qui portent en eux les idéaux de courage, d'engagement, d'altruisme, de patriotisme, d'honneur et de respect de la parole donnée. Ainsi la maîtrise de la langue serait-elle renforcée par l'étude approfondie de ses racines et s'enrichirait-elle d'un charme antique. Chacun pourrait continuer de « se croire sorti de la cuisse de Jupiter », de « jouer les Apollon » ou d'« être médusé », de décoder l'art d'un Mapplethorpe ou d'un Koons. Rendre obligatoires latin et grec, c'est protéger l'espace imaginaire et onirique de nos enfants. C'est offrir une alternative aux superproductions américaines de films et jeux vidéo. C'est éviter que l'Antiquité ne devienne l'apanage des publicitaires qui vanteront les mérites de la dernière version, forcément mythique, de leur smartphone, Galaxy ou Nexus : tiens, encore du grec et du latin !

 

Le modèle italien

PAR PHILIPPE CIBOIS, SOCIOLOGUE DE L'ENSEIGNEMENT DU LATIN (UNIVERSITÉ DE VERSAILLES-SAINT-QUENTIN), AUTEUR DE « PARLER LATIN POUR CLASSER LA NATURE. L'HÉRITAGE DE LINNÉ » (ÉDITIONS PETIT GÉNIE)

 

Comment régler la « question du latin »? Une manière de le faire serait de s'inspirer de la pratique des Italiens dont on ne peut pas dire qu'ils bradent leur héritage classique. Depuis 1979, ils ont supprimé l'enseignement du latin même optionnel au collège (la scuola media) mais ils ont conservé une filière classique au lycée qui regroupe 7% des élèves. A l'équivalent du bac (la maturità), ils doivent faire une longue version latine (ou grecque). Transposons ce système en France : tout élève doit sortir du collège en comprenant le sens de la locution « in extremis » (soit dit en passant, titre du nouvel album de Francis Cabrel), en sachant que Spartacus n'est pas une invention hollywoodienne, que le Colisée ou Pompéi peuvent être visités, que l'habeas corpus n'est pas une formule magique du droit anglo-saxon et cetera. Il y a donc nécessité d'apprendre à tous les collégiens les fameux « Eléments culturels et linguistiques des langues anciennes » que précisément la ministre veut faire enseigner à tous. C'est au lycée qu'il faut développer une grande voie de formation centrée sur les humanités. Certains suggèrent de le faire en redonnant vie à la filière L. Ce n'est pas une bonne solution car la filière L est en perte de vitesse constante depuis les années 1970 et sert de filet de rattrapage. Pour obtenir une filière d'excellence, pourquoi ne pas imiter les séries de S (mathématiques, physique-chimie, SVT, informatique), et créer une filière S-lettres. Utopie? Contradiction dans les termes? Pas plus que la série Al d'autrefois (lettres-mathématiques) qui était une filière d'excellence. Et il en faut.

 

Des chevaux ailés à la maternelle

PAR BRIGITTE FRANCESCHETTI, PRÉSIDENTE DE NAUSICAA, PROFESSEUR DE GREC EN LYCÉE

 

Au moment où l'on dit vouloir offrir « l'excellence à tous» et lutter contre l'ennui des élèves, au moment où force est de constater que bien des enfants sortent du primaire en échec, il est logique de se poser la question: faut-il vraiment réformer le collège ou plutôt l'école primaire? Pousser chacun vers le degré d'excellence qu'il peut atteindre, c'est la mission dont nous nous sommes saisis à Nausicaa, association qui propose bénévolement depuis 1996 une initiation au grec ancien, en maternelle et en primaire - après expérimentation et évaluation deux années durant. Chaque séance comporte au moins l'apprentissage d'un mot ou d'une expression, et l'étude d'un récit mythologique. L'intervenant peut recourir à des disciplines annexes, l'utilisation d'un chant par exemple, comme « la Farandole des fourmis » - « μύρμμηκες, μύρμμηκες, μύρμμηκες ». Ce qui renforce la magie de ces cours, c'est qu'il n'y a aucune évaluation: on apprend pour apprendre. Cette «gratuité de l'apprentissage » ouvre la porte de la réussite. Nous utilisons le cadre scolaire sans en faire un synonyme de contrainte. Nous travaillons en collaboration avec le professeur des écoles qui prend une part active dans ces heures de grec. Le fait de voir leur maître en apprentissage, comme eux, ravit les enfants. Dans une classe de CE1, une concertation entre les deux enseignants a permis de mettre au point une phase d'apprentissage autour d'une lettre qui s'écrit et ne se prononce pas : le « h ». En grec, après avoir raconté une merveilleuse histoire de chevaux ailés, on apprend à dire et à écrire ἵππος (« cheval »). On découvre alors que l'« esprit », qui est l'espèce de petit « c »placé sur le « i », dégage un souffle. De cet « esprit » est né le « h » français d'« hippopotame », ou d'« hippodrome ». La réalité est là : les mythes grecs passionnent les enfants et enrichissent leur culture générale. Ils font des progrès en français - grammaire, vocabulaire, orthographe. Certains élèves en échec, avec un alphabet différent et une évaluation positive, trouvent, par le grec, le chemin de leur réussite. Je pense à André (7 ans) en rébellion totale contre l'école. Lui que ses camarades appelaient « le fou », « l'idiot » et qui jouait ce rôle parce qu'on ne lui en offrait pas d'autre, a découvert que son prénom voulait dire «l'homme », «le mâle» et s'est mis à s'appliquer en grec puis, peu à peu, à transposer ce redémarrage dans d'autres disciplines. Je pense à Myriam, élève dans une classe d'enfants en très grande difficulté, qui, à force de jouer avec des cartes où sont inscrites des racines grecques a associé μῦθος-mytho (« histoire ») et λόγος-logue ( « qui est savant »). Un jour, elle m'a dit : « Au fond, toi, tu es mythologue. » Et moi, qui n'étais même pas sûre que ce mot existât vraiment, j'ai été envahie d'une émotion et d'une joie profonde. Le grec conduit à l'excellence, renforce les enseignements fondamentaux, passionne. Pourquoi, dès lors, ne pas le mettre au programme de maternelle et de primaire?

 

Sus au pédantisme égalitaire !

PAR MARC FUMAROLI, DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE, AGRÉGÉ DE LETTRES CLASSIQUES, PROFESSEUR AU COLLÈGE DE FRANCE. DERNIER LIVRE PARU : « LA RÉPUBLIQUE DES LETTRES » (GALLIMARD)

 

Quel collectif de pédagogues a pu concevoir et écrire un « Emile » aussi dépourvu de substance et recru de prétention que le texte de cette réforme? Dans « les Voyages de Gulliver », Swift fait débarquer son héros sur un satellite de la Terre, Laputa, du haut de laquelle une compagnie d'abstracteurs de quintessence, pourvue de télescopes et de drones, impose à la pauvre Terre et à ses habitants asservis un nivellement contre-nature qui les condamne rapidement au désert. La révolution au collège, voulue d'en haut, accomplit « la promesse républicaine d'égalité » en brisant « le collège trop uniforme, pas adapté à la diversité et spécificité des élèves ». Dans la refonte des programmes en cours, « réfléchir sur sa langue, la comparer à d'autres langues, y compris les langues anciennes» est la seule mention du latin et du grec. Les petits Benveniste de la réforme savent tout sans avoir rien appris. Même si, en deux ans, on se promet de remplir des têtes bien pleines, outre des siècles de l'histoire nationale, d'un ou deux millénaires d'histoire des arts, la priorité dans le Peac (parcours d'éducation artistique et culturelle) est de «comprendre ce que certaines œuvres d'art, en particulier contemporaines, disent du vivant ». On a nettement l'impression que les contenus encyclopédiques que détaille longuement le programme, démesurés en soi, seront rabotés à l'expérience par les 20% du temps scolaire consacrés à la « transversalité » et par la place considérable que cés classes « égalitaires » se doivent de consacrer à la compétence numérique et à l'inventivité technologique, la voie royale, semble-t-il, de la réussite aujourd'hui. Le collège mini-Silicon Valley?

Ni pour les élèves que leur « spécificité » porterait du côté des humanités, anciennes et modernes, ni pour leurs professeurs formés à une autre école, il ne fera bon s'attarder dans les équipes et dans la transversalité de ces collectivités pédagogiques. L'égalité telle que l'entend cette réforme radicale est une autre forme d'oppression et d'expulsion des minorités, et l'expression d'un fanatisme égalitariste dans le panneau duquel l'opinion publique et la classe politique française sont tombées. Dans les pays étrangers que j'ai fréquentés, jamais je n'ai rencontré à ce degré le pédantisme égalitaire, légitimé en France par la sociologie de Bourdieu. On a osé faire du latin et du grec les symptômes les plus scandaleux d'un enseignement de classe qui afficherait et reproduirait la distinction d'héritiers privilégiés et insolents, idéologie qui veut ignorer le rôle que peut jouer une culture classique acquise gratuitement au collège et au lycée laïque, le luxe français des pauvres, dans l'ascension sociale de jeunes gens nés défavorisés. L'apprentissage et la maîtrise du latin et du grec ouvrent aux jeunes esprits des perspectives dont les prive la culture exclusive de l'immédiat et de l'utile. L'étude du sanscrit ou du mandarin en ferait autant. Messagères d'un monde lointain et qui n'en était pas moins humain et reconnaissable pour tel, ces langues pas si mortes que cela ouvrent l'esprit à la différence et à la ressemblance avec d'autres mondes que le nôtre. Nous voilà dotés, à partir de là, de l'expérience nécessaire pour prendre du recul sur notre propre actualité. Et pour aborder, avec sympathie de principe et distance critique, l'humanité d'aujourd'hui. En somme, les conditions préalables à l'exercice de la liberté d'esprit commencent à être réunies. Délivrons-nous de la pathologie égalitariste, elle brise les élans ambitieux de notre République méritocratique.


Oser le féminisme avec Pénélope

PAR ELIZABETH ANTÉBI, FONDATRICE DU FESTIVAL EUROPÉEN LATIN GREC, DOCTEUR EN HISTOIRE DES SCIENCES RELIGIEUSES ET SYSTÈMES DE PENSÉE

 

Elitistes, ces vingt Syriennes exilées à Beyrouth, qui jouent « Antigone » de Sophocle, pour hausser leur tragédie au niveau du destin? Elitistes, ces Kenyanes qui font la grève du sexe pour que les hommes arrêtent la guerre, vingt-six siècles après leurs soeurs grecques dans « Lysistrata », la comédie d'Aristophane ?Et dans «l'Assemblée des femmes », du même auteur, les dames s'emparent du pouvoir d'ériger les lois; elles établissent le communisme et la discrimination positive en l'honneur des plus vieilles et des plus moches. Et sans Plaute, que seraient le Molière de « l'Avare », le Gérard Oury de « la Folie des grandeurs »? Ou ces soubrettes et valets de comédie, de Zerbinette à Figaro, qui s'inspirent des esclaves retors de Plaute, Ménandre ou Térence et prennent leur revanche sur les princes et les maîtres? Subversion d'un rire «propre de l'homme », né de l'invention du théâtre voilà deux mille cinq cents ans, à partir du kômos (origine de « comédie »), procession phallique et joyeuse où l'on célébrait Dionysos, dieu du Vin, et ses ménades en folie. Oui, le rire et les femmes sont sources d'une subversion liée aux forces du désir. Ainsi, lorsque Déméter, déesse des Moissons, pleure Perséphone, sa fille enlevée par le roi des Enfers, la vieille Baubô se trousse et lui montre sa vulve : la déesse éclate de rire. Echo du «rire inextinguible » qui secoue les dieux de l'Olympe à la vue d'Arès et Aphrodite enchaînés l'un à l'autre, piégés par Héphaïstos, mari forgeron et cocu dont la ruse les enchante. Devrions-nous nous priver de ce rire homérique? Oubliées, les sources de cet humanisme qui permet à Andromaque de «rire à travers les larmes », à Pénélope d'incarner la fidélité éternelle rien qu'en tissant sa toile? Ces traits universels nous font rire parce que tous les hommes se reconnaissent en ce miroir et que les femmes sont la moitié de ces « hommes »-là. Sans les humanités, reviendrons-nous en des temps qui condamnaient le rire et voyaient dans la femme la «porte de l'enfer» ?


Pour une grande école des langues anciennes

PAR PAUL VEYNE, PROFESSEUR HONORAIRE AU COLLÈGE DE FRANCE, SPÉCIALISTE DE LA ROME ANTIQUE, ANCIEN PROFESSEUR DE LATIN À LA FACULTÉ D'AIX-EN-PROVENCE. DERNIER LIVRE PARU : « ET DANS L'ÉTERNITÉ JE NE M'ENNUIERAI PAS » (ALBIN MICHEL)

 

L'idée que l'on supprime le latin et le grec au collège ne me gêne pas. A quoi bon les apprendre quand on ne les sait pas assez pour lire dans le texte les auteurs anciens? Il faut faire comme au temps des jésuites : vingt heures par semaine ou rien! Deux choses me semblent essentielles pour la réforme en cours : que l'on continue d'apprendre la littérature au fil des siècles, comme avec le « Lagarde et Michard », et que l'on étudie en profondeur les grands textes anciens. Je propose qu'on inscrive au programme des écoliers les deux premiers chants de « L'Enéide » (Paul Veyne est l'auteur d'une nouvelle traduction de "L'Enéide", NDLR], les récits d'Ulysse, les « Annales » de Tacite, «les Métamorphoses» d'Ovide, qui est le livre latin le plus amusant. On remplacerait ainsi les bribes d'enseignement par des lectures solides. Il est scandaleux qu'un bachelier n'ait jamais lu « Britannicus » et « Phèdre », scandaleux que P« Antigone » de Sophocle ne soit plus donné aux fils du peuple. Je propose la création d'un institut spécialisé, sur le modèle de l'Inalco (Institut national des Langues orientales). Cette école est peuplée de gens qui n'ont jamais su un mot de touareg ni de russe et qui en deviennent pourtant les plus fins spécialistes. On sait qu'il faut trois ans pour parler couramment et lire le touareg, le russe tout comme le latin ou le grec. Cinquante latinistes et hellénistes par génération suffiraient. Ils seraient chargés de réaliser les traductions modernes des grands textes.