26 mai 2015

Dans "L'Usine nouvelle" tribune de Henri de Navacelle est directeur de l’AFORP, centre de formation de la métallurgie en Ile-de-France : "Plaidoyer pour des apprentis industriels humanistes"

 

Plaidoyer pour des apprentis industriels humanistes

Henri de Navacelle, directeur de l’AFORP, centre de formation de la métallurgie en Ile-de-France, s’insurge contre la vision de plus en plus comptable et utilitariste de ceux qui financent l’apprentissage et la formation. Depuis quatre ans, l’AFORP propose du grec aux jeunes pré-apprentis en échec scolaire, incite ses apprentis à concevoir des œuvres d’art, exposées dans des galeries parisiennes ou leur fait construire des ruches, sans rapport direct avec leur formation de métallurgistes. Un "développement humain" qui leur permet de suivre avec succès le reste de leur formation.

 

Me permettez-vous, dans mon souhait de rendre honneur et justice aux apprentis industriels qui font vivre par leur volonté et leur courage le centre de formation industriel et technologique de l’Aforp que je dirige, de prendre la parole sur un sujet qui est sur toutes les lèvres et de vous en livrer ma vision positive, exigeante, élitiste enfin ?

Plutôt permettez-moi ici de mettre en garde contre une dévalorisation systématique de la formation industrielle en apprentissage et contre la tentation de la cloisonner au seul univers technique. L’engagement du gouvernement à soutenir l’apprentissage, l’implication de la branche de la métallurgie et de la Région Ile-de-France en faveur de ces professionnels en devenir, la mobilisation des acteurs de la formation ne suffisent pas à réviser l’image ternie dont souffrent encore les apprentis. A cet endroit, chacun, je le crois, est responsable ; tous, nous jouons un rôle dans l’évolution de la formation professionnelle, dans la construction de l’avenir professionnel de nos enfants. Voulons-nous des professionnels d’élite ? Ne pensez-vous pas qu’un apprenti chaudronnier mérite tout autant qu’un élève en seconde générale d’apprendre à philosopher, qu’un électronicien puisse apprendre le grec ancien ?

 

Exigeons les humanités pour tous

Les humanités effraient, le vocable même, évoquant un passé magnifié, résonne comme une exigence que nous ne croyons plus pouvoir combler. Plus encore, il nous semble être l’apanage d’un monde diamétralement opposé aux préoccupations actuelles. Des élèves en pré-apprentissage qui apprennent le grec ancien à l’heure de la mondialisation ? Inutile. S’initier au théâtre, quand la crise menace ? Superflu. S’intéresser à notre histoire quand le monde de demain est incertain ? Irresponsable.

A peine pensons-nous que ces matières, associées à de vieux parchemins, peuvent servir, si ce n’est pour briller en société. Il n’y a pas d’équivoque possible : le grec, le théâtre, la philosophie et l’art n’ont pas leur place dans la formation professionnelle actuelle. Et ce, d’autant moins qu’il est aujourd’hui question de limiter leur place dans l’enseignement général.
La sentence est sévère, la décision est grave. En valorisant l’utilité de la formation pratique, nous oublions l’importance de la complémentarité des profils. Il va sans dire que l’anglais est indispensable à un usineur aéronautique, bien plus que le latin, et que l’ablatif absolu n’a jamais servi à construire un moteur de Rafale. Qui a un tant soit peu étudié le latin vous dira pourtant qu’il a acquis des réflexes de rigueur, de logique, de précision enfin. Qui a un tant soit peu fréquenté des ateliers de productique vous dira qu’il est indispensable d’être rigoureux, logique et plus que tout précis. Inutile le latin alors ? Oserons-nous nier les évidences ? Oserons-nous couper les ponts fragiles qui existent encore entre la formation professionnelle et les humanités ? Sacrifierons-nous l’efficacité professionnelle sur l’autel de l’utilité seule ?

Car oui, les humanités contribuent à l’efficacité professionnelle. Réfléchir vite, bien, de façon rigoureuse et structurée, faire preuve d’esprit critique voici ce que nous apprennent la philosophie, l’histoire, l’art. Faire confiance à notre pensée tout en sachant la nourrir en permanence pour lui permettre d’évoluer. Se confronter, sans crainte et sans agressivité, à l’altérité et savoir amender ses opinions. S’ouvrir au monde et aux civilisations, penser et faire preuve d’esprit critique, développer sa créativité. Regardez à présent un chef d’équipe, membre du middle management. Ancien technicien peut-être, amené à évoluer encore sûrement : n’attendons-nous pas de lui qu’il sache écouter les avis de ses équipes, des spécialistes du terrain, et qu’il puisse in fine et par un travail de synthèse bien mené, arbitrer et prendre une décision ? N’est-ce pas à lui qu’il revient de gérer les conflits en prenant en compte la diversité des arguments, en faisant la part des contraintes personnelles et structurelles ? Enfin, celui que l’on qualifie de « bon chef d’équipe » ne l’est-il pas avant tout parce qu’il est à même de prendre des décisions profitables au groupe et de se montrer audacieux et innovant ?

En renonçant aux humanités dans l’enseignement professionnel sous prétexte qu’elles sont inadaptées aux exigences du monde professionnel actuel, non seulement nous méconnaissons ces mêmes exigences, mais plus encore nous reléguons les humanités au hasard de l’espace privé et par là-même nous renforçons une forme d’élitisme. Sacrifiés les espoirs d’ascension sociale, dissipé le rêve d’accéder à des univers différents et d’évoluer d’un poste à l’autre, évanouie la possibilité de faire la différence à un entretien d’embauche. Premières victimes, souvent oubliées dans le tableau des humanités classiques ou numériques, les apprentis risquent d’être mis au ban d’une carrière professionnelle évolutive. Or ces victimes constituent une partie de la jeunesse française, une partie que nous voulons chaque jour plus représentative, en témoignent les campagnes massives de communication, une partie qui formera les techniciens, les managers et responsables d’entreprise de l’industrie future et l’encadrement intermédiaire, au cœur du fonctionnement des entreprises.

Il est de ma responsabilité en tant que directeur de l’Aforp, de la vôtre en tant que parents, en tant que politiques de contribuer à leur maintien pour donner sa chance à cette jeunesse, pour lui donner envie d’aller plus loin et lui redonner confiance, confiance en elle. Financeurs, il est de votre responsabilité d’habiller le squelette de la formation minimale de chair, de muscles, de lui donner la force d’être ce qu’elle doit être si nous voulons former des professionnels efficaces, exigeants envers eux-mêmes et audacieux, de lui donner la force d’être une formation d’élite.

 

Financer l’égalité des chances, c’est financer des potentiels trop souvent mésestimés

Si éloignées des préoccupations économiques actuelles qu’elles puissent paraître, ces questions nous concernent tous. Elles requièrent toutefois un engagement qui ne peut se limiter à la seule sphère éducative. Portés à bout de bras par des centres de formation comme l’Aforp qui peinent plus que jamais à attirer des jeunes et à faire rêver sur leurs métiers, les projets tendant à associer des univers clos ne séduisent pas assez les entreprises, n’attirent pas assez les financeurs.
Lorsque nous essayons de dépasser les idées reçues, nous faisons sourire. Rêve, chimère, que de penser former un professionnel en lui transmettant des notions de grec ancien en plus du référentiel de son diplôme. Folie de croire qu’un bon professionnel se construit sur des mondes transverses, se forme en ayant accès à la culture tout en développant son savoir-faire ! Que viendrait faire l’esthétique au milieu des copeaux d’aluminium ? Pourquoi enseigner le code à de futurs employés de l’industrie ? A quoi servirait de franchir les frontières d’univers hermétiques ?

La formation est une fenêtre ouverte. Ouverte sur le monde, cette fenêtre contribue à la formation de professionnels pensants. Au seuil de de l’âge adulte, d’une carrière professionnelle et de la réussite, la jeunesse attend de la confiance et de l’espoir. Elle attend que nous lui donnions les clés d’une caverne pour en sortir et s’ouvrir au voyage d’une vie professionnelle riche et surprenante. Elle cherche à se surprendre elle-même en surprenant les recruteurs et autres membres des directions d’entreprise. Ces clés sont multiples, adaptables et pas uniquement réductibles à un diplôme ou à un référentiel de compétences techniques. Ces derniers ne suffisent pas à franchir l’espace entre la formation et le premier emploi. Cet espace qui, au sortir des études, vous semble infranchissable.

En finançant les études d’un apprenti, les entreprises font un pari gagnant-gagnant. Elles font confiance à la jeunesse, aux centres de formation, aux formateurs. Mais nous pouvons aller plus loin en acceptant de former avec exigence et élitisme des chefs d’atelier, des techniciens, des opérateurs. En leur redonnant confiance dans l’entreprise et en les encourageant à évoluer tout au long de leur vie. En les faisant rêver et en leur rendant accessible ce qui pour eux ne l’était pas.

J’affirme l’importance d’abattre les cloisons pour donner la chance à chacun de se construire une vie professionnelle rêvée et réussie.

J’affirme que les humanités ont leur place dans les centres d’apprentissage et contribuent à la formation de bons professionnels : qu’elles sont des clés et pas seulement des annexes superflues.
J’affirme que la formation professionnelle doit se nourrir des évolutions de notre société tout en restant imprégnée de culture et d’échanges et que nous, centres de formation d’apprentissage, devons nous adapter aux publics d’apprentis en faisant évoluer la formation professionnelle classique grâce à des solutions innovantes.

J’affirme que nous n’aurons pas de professionnels pensants et efficients tant que le squelette de cette formation classique ne se sera pas étoffé de la chair et des muscles que sont les projets pédagogiques, les humanités, la culture.

J’affirme enfin que laisser entrevoir à un jeune un rêve, la possibilité de révéler un talent et de s’affirmer sur des terrains qu’il se croyait interdits est la meilleure solution pour fournir aux entreprises des salariés efficients.

La route est longue dit-on habituellement. Mais « il meurt lentement celui qui ne voyage pas » écrivait Pablo Neruda. Et pour que ce voyage entre univers puisse se faire, chacun doit se montrer responsable et autonome. Les financeurs doivent faire confiance à une formation professionnelle différente et audacieuse, doivent lui laisser la possibilité d’exister et de se développer.

 

Henri de Navacelle est directeur de l’AFORP, centre de formation de la métallurgie en Ile-de-France