18 mai 2015

"Le Figaro" : "Lettre de Felix Gaffiot à Najat Vallaud-Belkacem"

Lettre de Felix Gaffiot à Najat Vallaud-Belkacem

FIGAROVOX/PASTICHE - David Brunat s'est glissé dans la peau de Félix Gaffiot, auteur du célèbre dictionnaire latin-français de référence, pour rappeller au ministre de l'Éducation nationale les richesses des langues anciennes.


David Brunat est écrivain et conseiller en communication.


Si vous avez déjà entendu parler de moi, sans doute me rangerez-vous au nombre des pseudo-intellectuels et autres esprits sectaires et rétrogrades qui ont eu le toupet de s'en prendre à votre somptueuse réforme du collège.

Si vous découvrez mon nom en même temps que cette lettre, permettez-moi de vous dire en deux mots, et dans un langage que vous entendrez, qui je suis: professeur de collège, puis de lycée, puis à la Sorbonne, je suis devenu l'un des plus grands latinistes du XXe siècle; fils d'un instituteur et d'une secrétaire de mairie, j'ai incarné cette méritocratie républicaine qui vous est chère; ma vie (pseudo-) intellectuelle fut dirigée par l'amour de la langue latine, qui ne vous est pas cher du tout; dans les années 1930, j'ai publié un dictionnaire français-latin, que j'ai signé de mon nom -et non d'un pseudonyme-, et depuis lors le «Gaffiot», ce monument de papier et de mots que des générations d'écoliers ont trimballé en maugréant dans leur musette, s'est invité dans l'enseignement de cette langue dite morte mais qui donna un sens à ma vie.

Je ne m'attarderai pas sur les bienfaits de l'apprentissage du latin. Les pseudo-intellectuels mentionnés plus haut s'échinent à vous représenter que cet idiome dont le français tire son existence et une bonne part de sa beauté est important à plus d'un titre pour la formation de l'esprit. Vous ne les entendez pas, ils crient dans le désert, pestent en pure perte. «Vade retro, pseudos»! Ils méritent la roue, le fouet, la Roche Tarpéienne, le supplice de Tantale, le taureau de Phalaris, que sais-je encore …

Je veux juste vous rassurer idéologiquement et vous faire réfléchir à ceci: les langues anciennes ne sont pas ce que vous croyez, c'est-à-dire des poules de luxe inutiles et dispendieuses, tapinant dans les seuls beaux quartiers et inaccessibles aux (jeunes) gens modestes: ce sont tout au contraire de vieilles dames modernes et honorables sous tous rapports, auxquelles les collégiens et lycéens issus, comme on dit, de l'immigration savent, eux aussi, faire très bon accueil. Comme par hasard, elles rencontrent un très vif succès dans les banlieues lorsqu'elles y sont (bien) enseignées, ainsi que pourraient en témoigner des professeurs passionnés et méritants tels qu'Augustin d'Humières, auteur du livre Homère et Shakespeare en banlieue.

Pourquoi cela? Il y a une explication très simple: si le latin et le grec ne sont pas, comme vous le croyez, des disciplines par essence élitistes et par principe réservées aux rejetons des classes dirigeantes et dominantes, mais «parlent» aux jeunes du 9-3 et d'ailleurs, c'est aussi parce qu'elles ont prospéré depuis la plus haute Antiquité des deux côtés de la Méditerranée et ne sont pas, n'ont jamais été, le domaine réservé de l'histoire et de la culture européennes.

Ceux qui s'en prennent aujourd'hui à l'enseignement du latin témoignent d'une méconnaissance consternante de ses richesses démocratiques et égalitaires. Oui, c'est une langue devant laquelle les adolescents arrivent à égalité. Je laisse la parole à mon excellent collègue le philosophe et spécialiste de l'Antiquité Jean-François Pradeau: «Il faut rappeler, ce qui est complètement négligé par nos élites européennes qui ignorent leur histoire, que les adolescents, dont les parents ou les grands-parents sont nés de l'autre côté de la Méditerranée, ne sont pas du tout rétifs à l'idée d'apprendre que la culture latine s'est formée des deux côtés de cette mer.»

Saint Augustin, le plus illustre et le plus influent des Pères de l'Eglise, était un «Algérien» qui installa son église en Tunisie. Cléopâtre était une Grecque qui naquit et vécut comme ses ancêtres en Afrique, séduisit des Romains et des Orientaux, rencontra des Juifs, voyagea un peu partout en Asie Mineure, et elle n'avait pas grand-chose d'une «beauté européenne» même si Astérix la voit comme une bimbo de télé-réalité. Rome régentait la Numidie (et l'on sait par le même Astérix qu'il ne faut jamais parler sèchement à un Numide), la Tunisie, la Tripolitaine, l'Egypte, etc. L'empereur Septime Sévère était originaire d'Afrique du Nord. Rendez-vous compte: un «Maghrébin», un Berbère sur le trône des Césars!

Nombre de philosophes grecs et romains, d'historiens, de savants, etc., étaient d'abord et surtout des Méditerranéens. Imprégnés de culture orientale. Curieux des savoirs perses ou égyptiens. Vivant en Turquie, en Libye, en Syrie … «Mare Nostrum»: le bien commun intellectuel, artistique, culturel et spirituel de l'Europe et d'une partie de l'Afrique et du Moyen-Orient!

Par Toutatis et par Jupiter, tout cela, Madame, bien des jeunes des cités peuvent le comprendre aussi bien que ceux des beaux quartiers.

Penser, comme vous et ceux qui vous entourent, que le latin est un outil de reproduction des élites de la vieille Europe réac, c'est se méprendre. Se mettre l'index dans l'oculus. Et perdre davantage que son latin: oublier, faire oublier et saper sans vergogne nos racines communes, que nous venions du Nord ou du Sud de la Méditerranée.

Alors, Madame la Ministre (du latin «minister», le serviteur, celui qui aide): à quand un (petit) Mea Culpa?

Signé Felix pseudo-Gaffiot, rendu malheureux par vos réformes néroniennes.