15 mai 2015

François Baluteau dans "Les Echos" : "Les établissements ont encouragé la ségrégation"

« Les établissements ont encouragé la ségrégation »

Marie-Christine Corbier / Journaliste |

« L'école a besoin d'interdisciplinarité, bien plus que du latin et du grec », estime l'enseignant-chercheur François Baluteau.

Dans une étude publiée en 2013 qui portait sur 500 collèges, publics et privés, socialement favorisés ou défavorisés, François Baluteau, enseignant-chercheur à l'université Lyon 2, pointait les conséquences des enseignements optionnels sur la ségrégation sociale des collèges.

Depuis les années 1990, différentes options se sont développées. Certains collèges ont ainsi « une orientation totalement élitaire » avec des dispositifs d'excellence pour « faire venir et garder leurs élèves de milieux favorisés », indique-t-il dans un entretien aux « Echos ». D'autres, qui ont des publics très défavorisés, « ont développé des dispositifs d'intégration ou de préparation au lycée professionnel ». En faisant cela, « les établissements se sont hiérarchisés et ont encouragé, sans le vouloir, la ségrégation sociale, poursuit François Baluteau. Des collèges se sont ghettoïsés. » Les familles participent à cette ségrégation « en invoquant l'enseignement de telle langue, qui n'est pas proposé dans le collège auquel l'enfant est normalement rattaché ». Les établissements « se différencient et se hiérarchisent grâce aux options », affirme l'enseignant-chercheur.

« Aucune réforme ne soulève le consensus »

La ministre de l'Education nationale est partie en guerre contre ces « options qui sont pensées, organisées, comme des options de contournement qui permettent à certains collégiens qui ont les codes ou dont les familles ont les codes et les connaissances, de pouvoir se mettre à part du reste des collégiens ». Najat Vallaud-Belkacem veut « donner les mêmes chances de réussite à tous les élèves afin de démocratiser l'accès à l'élite ou à l'excellence ».

Les sections bilangues telles qu'elles existent aujourd'hui en ont fait les frais. Le débat se focalise sur 11 % seulement des élèves de 6e et 5e qui sont en classes bilangues, et non sur les 85 % d'élèves qui ont des difficultés au collège, déplore la ministre. D'autant que 16 % des élèves d'origine très favorisée sont dans ces classes bilangues, contre 8 % des élèves d'origine défavorisée.

Pourtant, les sections bilangues des établissements difficiles « rééquilibrent la hiérarchie entre établissements », estime François Baluteau. La politique de « requalifi-cation de l'éducation prioritaire (corrige) une image négative de ces établissements avec l'implantation de voies d'excellence », affirmait l'enseignant-chercheur dans son étude. « Je ne comprends pas cette décision, dit-il. Je ne crois pas que ce soit une bonne idée de les supprimer. »

François Baluteau se dit en revanche tout à fait favorable au reste de la réforme, que ce soit sur les langues anciennes - « qui ne doivent pas servir à hiérarchiser les établissements et les élèves » que sur l'interdisciplinarité, qu'il juge essentielle. « La société, l'école d'aujourd'hui ont besoin de tels dispositifs, bien plus formateurs que l'apprentissage du latin ou du grec », ajoute-t-il. Les défenseurs des langues anciennes sont mécontents ? « Tant pis, aucune réforme ne soulève le consensus, abonde François Baluteau. Dans une conjoncture difficile, il faut bien déplacer les moyens et les répartir autrement pour réduire les inégalités, ce qui est crucial. »

 


Portrait de Ghislain
Ghislain a répondu au sujet : #492 il y a 1 an 10 mois
"Dans une conjoncture difficile, il faut bien déplacer les moyens et les répartir autrement pour réduire les inégalités, ce qui est crucial."
Je ne savais pas que la conjoncture était difficile... quand l’État arrive à trouver un milliard d'euros (sur trois ans) pour un grand plan numérique. A quand un milliard d'euros investi par l’État dans un grand plan Langues anciennes pour tous!
Accuser la conjoncture comme si elle était un être mystérieux qui aurait des humeurs changeantes, c'est quelque part exonérer la part de responsabilité qui incombe aux milieux économique et politique de tenter de faire évoluer les situations économiques et sociales. Mais non, on ne peut plus rien faire parce que la satanée conjoncture ne le permet pas... La conjoncture permettait-elle de sauver les banques en faillite frauduleuse entre 2008 et 2010? Sans aucun doute, non. Pour autant, c'est bien ce qui a été fait (et à hauteur de sommes astronomiques...). Cela voudrait-il dire que les moyens seraient quelque part à porter de main mais qu'ils ne seraient pas destinés à l'instruction de nos enfants? A qui va profiter ce grand plan numérique? A nos enfants/élèves? Aux industries de l'informatique? J'ai comme le sentiment diffus que le secteur privé vit sous perfusion de commandes publiques (tout en dénonçant le coût exorbitant du fonctionnement de l’État.)