12 mai 2015

Grand entretien avec Jean-François Pradeau, spécialiste des philosophies anciennes, dans "La Tribune" : "L'idéal cosmopolite contemporain s'est complètement effondré"

 

Extrait :

Sur ce sujet, une réforme du collège proposée par le gouvernement risque de marginaliser l'enseignement du latin et du grec. Que pensez-vous du projet ?

Il y a deux enjeux différents. D'une part, il y a ce rapport difficile que nous entretenons, non seulement en France mais aussi dans d'autres pays européens, avec notre histoire, qui traduit un signe de faiblesse culturelle. C'est aussi bien ce que montre notre incapacité à assumer des périodes violentes de notre histoire, qu'il s'agisse de la colonisation ou de l'inquisition. Tout cela relève d'une forme d'épuisement, qui est l'actualité  européenne.

D'autre part, il  y a l'enseignement des langues anciennes. Je distingue le cas du latin de celui du grec, car le premier est enseigné en France au Collège, plus tôt que le second.

Le caractère prétendument élitiste du latin

En la matière, le dernier projet gouvernemental est catastrophique. Il n'est sans doute pas surprenant, parce qu'il a eu des précédents. Loin d'encourager l'enseignement des langues et des cultures latines et de l'Antiquité, le Parti socialiste, qui est pourtant le parti des enseignants, l'a plusieurs fois affaibli. Il persévère aujourd'hui, au nom d'un argument qu'il avait déjà utilisé dans les années 1980 : le caractère prétendument élitiste du latin. Un élitisme dénoncé avec le charme indéfinissable des démonstrations dont sont coutumiers les cadres qui dirigent l'Éducation Nationale. L'argument est en gros le suivant : le latin est un enseignement élitiste. Donc, nous devons choisir entre deux possibilités : soit cet enseignement, souhaitable mais exigeant, peut être étendu à tous, soit on ne le donne à personne, car alors on favoriserait une élite. L'argument n'est pas même spécieux, il est entièrement faux. En effet, depuis la fin de l'Antiquité, il n'y a jamais eu autant d'adolescents qui apprennent le latin qu'aujourd'hui. C'est un des grands paradoxes de cette affaire. L'initiation, que cela soit en classe de 5e ou de 4e, touche des centaines de milliers d'adolescents, avant que la pyramide de la démographie des latinistes ne s'effondre à partir de la classe de seconde pour terminer avec 4 à 5% de bacheliers latinistes. Mais en nombre absolu, cela représente beaucoup plus de monde qu'il y a un siècle.

Cette décision du ministère va porter un coup fatal au latin par la  diminution du volume horaire des enseignements - surtout si l'on choisit de faire rentrer ces langues dans un bouquet d'options un peu plus vaste. Dans ce cas, en effet, il est évident que les établissements vont privilégier ces autres options. Non pas du tout que les collégiens préféreront faire autre chose que du latin, mais tout simplement parce que les établissements n'ayant pas nécessairement les enseignants de littérature classique ne retiendront que ces autres options.

Tout cela repose sur une méconnaissance consternante de ce que sont ces enseignements, de leur importance et de leur rôle. Toutes les expériences qui ont été faites avec succès par des enseignants courageux, dans les établissements défavorisés, montrent que, loin d'être élitiste, le latin, qui n'est pas à ma connaissance parlé dans les familles bourgeoises privilégiées françaises, est une langue devant laquelle les adolescents arrivent à égalité. Il faut en effet rappeler, ce qui est complètement négligé par nos élites européennes qui ignorent leur histoire, que les adolescents, dont les parents ou les grands-parents sont nés de l'autre côté de la Méditerranée, ne sont pas du tout rétifs à l'idée d'apprendre que la culture latine s'est formée des deux côtés de cette mer. Quant on étudie la philosophie ancienne, en passant par exemple, comme je l'ai fait, dix ans à traduire et commenter Plotin, on découvre que ce néo-platonicien, qui écrit dans un grec parfois médiocre, est un Egyptien émigré à Rome, dont la langue maternelle n'était pas le grec. Savons-nous qu'Augustin, le plus célèbre Père de l'Eglise, est un Algérien qui a installé son église en Tunisie ? Que les philosophes présocratiques, Héraclite par exemple, ont pour bon nombre d'entre eux vécu dans l'actuelle Turquie ? Les philosophes anciens sur lesquels je travaille sont des méditerranéens, tous imbibés de culture « orientale », curieux des savoirs perses ou égyptiens. Etudier ce monde antique permet de comprendre d'où vient l'Europe, d'où viennent les religions monothéistes, et nous rappelle que les grands penseurs et philosophes de l'Antiquité que nous célébrons étaient aussi, dans la géographie d'aujourd'hui, des « orientaux ». Ceux de nos adolescents, qui, comme l'on dit, sont issus de l'immigration, n'ont aucune difficulté à entendre cela.

Un autre argument avancé pour justifier la réduction de l'enseignement des langues anciennes, c'est celui de l'utilité...

Cet argument fallacieux, il faut toujours le retourner, en se demandant s'il est possible de construire l'Europe sans Rome et Athènes. En se demandant aussi si la maîtrise de notre propre langue peut se passer de la rigueur et de la culture qu'offre l'étude d'une langue ancienne. Ma réponse est non. Est-il « utile » de savoir que nous avons une culture commune au moment où, comme on dit, on veut renforcer l'intégration européenne ?

Ce rejet de la culture antique est lié au trait idéologique occidental dont nous parlions, qui consiste à ne vouloir se tenir que dans le présent, dans l'innovation. L'idéologie consumériste est par définition court-termiste.

L'Antiquité n'avait-elle pas un autre rapport au temps ?

Oui. Le Grec ancien vivait dans l'éternité, nous, nous vivons dans l'obsession du progrès et de l'acquisition. Nous cultivons l'obsolescence.