12 mai 2015

Eloi Fourré dans "Marianne" : "Professeur, je suis écœuré à l'idée de marchander le latin"

 

Professeur, je suis écœuré à l'idée de marchander le latin

J'enseigne le latin depuis dix-sept ans, ayant eu toujours à cœur de démocratiser cette matière que j'estime être accessible à tous. Le nombre croissant de latinistes au collège Georges-Brassens de Pontorson (Basse-Normandie) témoigne de la bonne santé du latin qui compte environ un tiers des élèves dans ses rangs. L'engouement des familles est réfléchi et repose sur des critères de réussite propres au latin et établis de longue date : un apport culturel irremplaçable et incontestable en milieu rural, une référence supplémentaire à l'appui de l'orientation, des révisions systématiques de la langue française en cours de latin s'appuyant sur l'étude comparative des langues, une initiation à l'espagnol et à l'allemand en 5e, langues pétries de latin. Mais aussi une compréhension plus aiguisée de notre société par rapport à celle de l'antiquité apportant aux élèves un autre regard sur le monde actuel, l'amorce d'une première réflexion philosophique sur des thématiques existentielles telles que la vie, la mort, le bonheur, la fuite du temps, le pouvoir, les religions polythéistes et monothéistes, une meilleure appropriation du discours argumentatif, une gymnastique intellectuelle renforcée par les exercices de traduction sans oublier une formidable opportunité de découvrir tous les deux ans des sites antiques lors de séjours pédagogiques en Italie.

Sans prétention, je m'inscris donc totalement dans l'esprit de la réforme qui promeut l'interdisciplinarité au collège. Le latin est même le champion de l'interdisciplinarité au vu de ses nombreuses entrées et activités !

C'est une réforme à moyens constants : on déshabille Paul, en l'occurrence le latin, pour habiller PierrePour mener à bien ma mission, je dispose de huit heures hebdomadaires immuables, fléchées ou inscrites dans la dotation globale d'heures affectées à chaque établissement par le ministère à l'instar des heures obligatoires dédiées aux mathématiques ou au français par exemple. La réforme transforme ma discipline en « enseignement de complément », titre réducteur et humiliant à mes yeux pour plusieurs raisons : le latin n'apparaîtra plus aux côtés des autres disciplines dans les bulletins scolaires des élèves et les huit heures se réduiront à cinq à condition qu'elles soient ponctionnées dans une dotation complémentaire, deuxième enveloppe d'heures pouvant servir à créer des groupes ou des dédoublements en langues ou en sciences. Ce choix cornélien sera dévolu au conseil pédagogique composé de quelques professeurs et au conseil d'administration en dernière instance qui mettra en balance de facto la création de petits groupes de travail ou le maintien du latin au sein du collège. Autrement dit, avant la réforme, les heures de latin étaient obligatoires ou non négociables, après la réforme, le latin sera mis en concurrence avec la création de petits groupes, demande légitime et importante aux yeux des enseignants et des parents.

Les promesses du ministère auprès des médias consistant à dire que le latin perdura et sera accessible à tous sont un leurre quand le mode de répartition des heures est dévoilé au public et aux parents d'élèves. Je suis écœuré à l'idée de marchander le latin, matière qui véhicule une foule de connaissances et de méthodes d'apprentissage ! La culture ne se marchande pas, elle se transmet. Je suis pourtant pleinement favorable à l'introduction de petits groupes de travail dans certaines matières à condition que des heures supplémentaires soient données aux établissements désireux de les créer. Cette réforme est bien une réforme à moyens constants : pour réaliser ces groupes, on déshabille Paul, en l'occurrence le latin, pour habiller Pierre.

Il me faut vous faire part d'un autre leurre inscrit dans la réforme : les fameux EPI ou « enseignements pratiques et interdisciplinaires », trouvaille du ministère pour contrer l'ennui des élèves et leur expliquer enfin la finalité de chaque enseignement ! Je pourrai soumettre aux élèves un EPI d'une heure intitulé « Langues et cultures de l'Antiquité » mais ce dernier rentrera directement en concurrence avec sept autres EPI aux titres attractifs tels que « Le développement durable » ou « Le corps et la santé » par exemple. Précisons aussi que ces travaux transversaux regroupant deux ou trois matières sur un projet, correspondent à des heures prises sur les heures d'enseignement de chaque matière !

Pour ma part, si le latin devenu un « enseignement de complément » disparaissait, je devrais prendre une heure de français pour proposer un EPI « latin » aux élèves qui seraient libres de le suivre ou non au profit d'un autre EPI ! De plus, si l’EPI latin n’est pas choisi dans un établissement, il n’y aura pas d’enseignement de complément à cet EPI et donc pas de latin et de grec du tout ! Enfin, l’EPI « Langues et cultures de l’Antiquité » est définitivement un leurre puisqu’aucune matière n’a l’Antiquité au programme du cycle 4 (5e, 4e et 3e). Il fallait des heures au gouvernement pour proposer du soutien et de l'interdisciplinarité, le latin y pourvoira en se sacrifiant et en disparaissant sans heurt ni fracas. Un lot de huit heures par semaine, multiplié par le nombre d'établissements en France dispensant le latin, représente un nombre incalculable d'heures à redistribuer (l'équivalent de 4 000 postes d'enseignants voués à se métamorphoser en... ?). 

Posons-nous enfin trois questions : un collège ne proposant plus l'option latin aux élèves restera-t-il attractif aux yeux des parents — soucieux de la culture de leur enfant — susceptibles de l'y inscrire ? Qu'en pensent les élus locaux désireux à juste titre d'attirer des familles ? Mes études financées par l'Etat sont-elles caduques, futiles, inutiles ?

Je terminerai mon propos en vous présentant deux aspects de l'antiquité, ayant une résonance actuelle, que j'évoque devant mes élèves : le premier renvoie à une comparaison entre la vente aux enchères des esclaves dans l'Antiquité et le sort affreux des jeunes femmes yézidies (ethnie kurde dont la religion est antérieure à celle de la Bible, au Nord-Est de la Syrie) capturées par l'Etat islamique et vendues au plus offrant. Le second établit un rapport indéniable entre Lucius Junius Brutus, fondateur de la République romaine après avoir chassé le dernier roi de Rome et Robespierre qui s'inspira largement de son illustre prédécesseur romain pour faire sa Révolution.