12 mai 2015

Philippe Cibois dans "Le Figaro" : «Pourquoi il faut sauver le latin si présent dans la langue française»

 

«Pourquoi il faut sauver le latin si présent dans la langue française»

INTERVIEW - Le professeur émérite Philippe Cibois, spécialiste de la «question du latin», défend un compromis dans l'enseignement de cette langue ancienne : réserver l'excellence au lycée et abandonner la traduction au collège.

LE FIGARO - La ministre de l'éducation nationale Najat Vallaud-Belkacem désire que les langues anciennes (latin, grec) soient enseignées au sein d'un module interdisciplinaire. Est-ce, comme le proclament ses opposants, la mort du latin?

PHILIPPE CIBOIS* - Ce n'est pas la mort du latin que nous utilisons d'une manière assez fréquente: on ne fait que rencontrer un alter ego, repérer un casus belli ou un argument ad hominem, créer une commission ad hoc ou un numerus clausus, rédiger son curriculum vitae ou un post-scriptum, arriver in extremis, être expulsé manu militari, faire son mea culpa, poser une condition sine qua non, etc., et cetera précisément. Et ce dès la cour de récréation quand on arrive ex aequo. Ce latin qui est le latin du français ne mourra pas, pas plus que l'homo ludens ou l'homo oeconomicus, pas plus que la pax americana.

Ce qui risque de disparaitre c'est le fait qu'au collège, on ne vise plus à traduire avec beaucoup de peine quelques lignes des auteurs classiques. Le but de la traduction qui avait du sens quand autrefois on faisait du latin tous les jours, n'en n'a plus, même avant la réforme où on ne faisait que deux ou trois heures d'option latin par semaine. Au lycée, il faut prévoir une vraie section littéraire où on prendra le temps d'enseigner la traduction avec des élèves motivés. Au collège, commençons par proposer des éléments linguistiques (comme la compréhension du latin du français) et des éléments culturels.

L'enseignement du latin a-t-il déjà été démocratique ou a-t-il toujours été l'apanage des héritiers (Bourdieu)?

Le latin a été la langue des clercs jusqu'au Moyen Age ; la langue des savants jusqu'au XVIIIe siècle. Dans les collèges jésuites où on l'apprenait à l'époque, on ne trouvait que les enfants de l'aristocratie noble ou roturière. La Révolution s'est faite au nom de Rome et de Sparte, ce qui après la Terreur a quelque peu dévalué l'enseignement du latin. Il a fallu ensuite introduire l'enseignement des sciences et des langues. À la fin du XIXe, la classe moyenne voyait bien que «le latin mène à tout» (comme on le dit aujourd'hui de la série S) et voulait que ses enfants fasse du latin. Au début du XXe siècle, un compromis fut fait en proposant deux enseignements: un classique avec latin, et un moderne sans latin mais où l'étude de grands auteurs comme Goethe, Dante ou Shakespeare donnerait ses lettres de noblesse à cette section. On peut donc dire que le latin a toujours été voulu par les élites qui y voyaient un apprentissage culturel nécessaire ainsi que par ceux qui voulaient s'agréger à cette élite. En fustigeant les héritiers, Bourdieu paradoxalement critiquait ceux qui avaient bien compris par où passait alors l'ascension sociale. Maintenant ce n'est plus par le latin, mais par les mathématiques.

De quand date cette évolution? A quoi est-elle due?

Après la dernière guerre, les bacs es-sciences et es-lettres sont à égalité. Après 1968, le bac scientifique se maintient (la moitié des baccalauréats généraux), mais les lettres diminuent devant la montée de la série économique et sociale. Depuis cette date, on sait bien que ceux qui sont mauvais en maths vont en L, ceux qui auraient voulu faire S et ne sont pas assez fort en maths vont en ES et que la moitié restante va en S. La sélection se fait par les maths car s'investir dans une matière très abstraite et quelque peu rébarbative suppose (sauf pour les mordus des maths) une motivation de réussite sociale qui passe par les grandes écoles.

Comment expliquer le déclin du latin qui s'observe depuis 2006 au collège?

De 2005 à 2013, la première année de latin au collège est passée de 23% à 20%: parler de déclin est peut-être exagéré sachant que cela représente aujourd'hui un demi-million d'enfants qui globalement font du latin. La réforme actuelle n'est pas liée au déclin du latin mais au désir que ce qui est profitable dans l'enseignement du latin puisse être offert à tous les collégiens.

Vous avez écrit un article intitulé «Pour un compromis qui règle (définitivement) la question du latin». Quel est ce compromis? Comment sauver le latin?

Cette question du latin, c'est la place qu'il faut lui donner dans l'enseignement secondaire. Au début du XXe siècle on l'a vu, un compromis a été réalisé (c'est l'origine des sections A, B, C et D) entre une gauche qui souhaitait une démocratisation de l'enseignement et une droite qui voulait conserver un enseignement d'excellence.

Le moment est donc venu de résoudre «la question du latin» en forgeant aujourd'hui un compromis articulé sur des «éléments linguistiques et culturels des langues anciennes» pour tous au collège, et une spécialité littéraire de haut niveau au lycée. Pour que la réforme soit pérenne, il faut un compromis à mettre au point qui étudie les programmes et la formation à donner à tous les enseignants de français.

La vraie question est peut-être: pourquoi sauver le latin? Cette discipline a-t-elle encore une utilité en 2015?

Parce que est que le latin est au cœur de la langue française, qu'il l'a façonnée, qu'il y est présent de mille façons par des mots, des expressions, des étymologies (ainsi que le grec sur ce dernier point). Qu'il a été la langue des clercs puis la langue de la science, que des thèmes littéraires dont il a été le support ont marqué les écrivains jusqu'à nos jours. Que l'histoire européenne a été façonnée par la prégnance de Rome dont les différentes renaissances (Carolingienne, Médiévale, Humaniste) se sont fait l'écho ; que son droit est le nôtre ; que certaines de ses postures politiques nous sont toujours chères (son universalisme, la concorde cicéronienne). Son étude est indispensable.

*Philippe Cibois est professeur émérite de sociologie de l'université de Versailles-St-Quentin, qui vient d'écrire un livre sur Linné et le latin: Parler latin pour classer la Nature. L'héritage de Linné, éditions petit-génie, mai 2015 (présentation éditeur). Il anime un blog intitulé La question du latin.