1er mai 2015

"Contrepoints" : "Du latin (et du grec) dans les collèges de France"

Du latin (et du grec) dans les collèges de France"

Le latin et le grec pourraient disparaître des enseignements. Faut-il s’en réjouir ?

Par Francis Richard.

Madame Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche vient de concocter une réforme du collège applicable en France dès 2016. Aux termes de cette réforme, l’enseignement du latin et du grec pourrait bien disparaître, contrairement à ce qu’affirme une ministre outragée par la seule pensée que l’on puisse en douter.

Pourquoi le latin et le grec pourraient-ils disparaître ? Parce que la théorie de leur maintien apparent et facultatif ne résistera vraisemblablement pas à la pratique.

Quelle est la situation actuelle ? Aujourd’hui quelque 20% des collégiens choisissent l’option latin à la fin de la sixième. Ils font son apprentissage à raison de deux heures par semaine en cinquième et de trois heures par semaine en quatrième et troisième. Au-delà, pendant les trois années de lycée, ils ne sont plus qu’environ 5% à poursuivre cet apprentissage, ce qui est bien regrettable. Quant à l’option grec, elle n’est possible qu’à partir de la troisième et seuls 2% des collégiens la prennent. Ne parlons pas de ceux qui continuent cette option au lycée.

Que prévoit la réforme des collèges ?

Premier volet : la réforme prévoit que, pendant les cours de français, il soit fait place aux « éléments fondamentaux des apports du latin et du grec à la langue française », une initiation tout au plus suivant les propres termes de la ministre.

Deuxième volet : la réforme prévoit que soient créés huit EPI, enseignements pratiques interdisciplinaires, dont six d’entre eux seront choisis et proposés aux élèves par le chef d’établissement :

    Monde économique et professionnel
    Culture et création artistique
    Information, communication, citoyenneté
    Corps, santé, sécurité
    Sciences et société
    Développement durable
    Langues et cultures étrangères/régionales
    Langues et cultures de l’Antiquité

C’est dans ce dernier EPI que le latin et le grec se nicheraient, mais, comme le nom l’indique déjà, ils ne seraient pas à proprement parler enseignés… si cet EPI existe seulement dans l’établissement fréquenté.

Troisième volet : pour les irréductibles qui voudraient absolument faire du latin et du grec, un « enseignement de complément » pourrait leur être dispensé à raison d’une heure en cinquième et de deux heures en quatrième et troisième, si le chef d’établissement le veut bien, ou, plutôt, le peut, puisqu’il n’est pas prévu de grille horaire ni de financement pour cet enseignement… Et pour cause : la ministre n’a ajouté ce troisième volet qu’à la dernière minute, devant la levée de boucliers suscitée par sa réforme…

En résumé, l’intention proclamée est de donner accès à tous au latin et au grec, le latin et le grec pour tous en quelque sorte. Mais, comme ce n’est pas possible, on n’en donnera à tous que des miettes et on donnera, en réalité, à ceux qui, aujourd’hui, optent pour le latin (et le grec), moins de temps, voire pas du tout.

Il est indéniable pourtant :

    que la maîtrise de la langue française passe par la connaissance des langues qui l’ont précédée et fondée, le latin et le grec, pour une grande part ;
    que, jadis, lorsqu’on apprenait le français, le latin et le grec, on disait que l’on faisait ses humanités, c’est-à-dire que l’on se formait à l’esprit critique et à l’esprit humaniste, qui sont souvent aujourd’hui portés disparus dans la France contemporaine ;
    que ces enseignements du grec et du latin sont, à l’heure actuelle, déjà mal en point, parce que le réflexe formaté est de les considérer comme des langues mortes, donc inutiles ; et l’on se trompe lourdement, comme le disait naguère Jacqueline de Romilly.

Prenons mon modeste cas personnel : naturellement inapte aux sciences et techniques, c’est à la formation intellectuelle et la logique que m’a donné le latin pendant sept ans, de la sixième à la terminale, dans un collège religieux puis au Lycée Henri IV de Paris, que je dois d’être devenu ingénieur diplômé de l’École Polytechnique Fédérale de Lausanne…