13 mars 2015

Sandrine Chesnel dans "L’Express" : "Réforme du collège: qui veut la peau du latin?"

Réforme du collège: qui veut la peau du latin?

 

Par Sandrine Chesnel

 

Aujourd'hui, 20% des collégiens choisissent de suivre une langue ancienne. Mais seulement 8,6% d'entre eux continue à suivre cette option au lycée.

Les annonces de Najat Vallaud-Belkacem sur la réforme du collège ont plongé dans l'inquiétude les professeurs de langues anciennes. Ils redoutent la disparition de l'enseignement du latin et du grec.

"Je suis latiniste." La formule, sous forme de hashtag (mot-clé), a commencé à fleurir dès mercredi, sur Twitter. Soit le jour même de la présentation par la ministre de l'Education nationale Najat Vallaud-Belkacem de sa très attendue réforme du collège. Une réforme qui, aux yeux des professeurs de langues anciennes, signerait la mort du latin et du grec. Ont-ils raison de s'inquiéter?

Une discipline élitiste?

Aujourd'hui, le latin est proposé aux élèves à partir de la classe de cinquième, à raison de 2 heures par semaine (3 heures hebdomadaires en quatrième et en troisième). C'est une option laissée au libre choix des jeunes, et (surtout) de leurs parents: elle vient donc "en plus" de l'emploi du temps classique du collégien. C'est donc un choix souvent déconseillé par les professeurs aux élèves "qui ont du mal", parce qu'il alourdit la charge de travail. 20% des collégiens suivent une langue ancienne au collège.

Une option en plus, réputée ardue, qui a souvent laissé de mauvais souvenirs... Il n'en faut pas plus pour que les langues anciennes, latin comme grec, soient régulièrement accusées d'élitisme. Elles ne seraient choisies que par les bons élèves, et permettraient de créer des classes de niveau.

Les langues anciennes bougent encore

"Le latin, élitiste? C'est totalement faux", commente Marjorie Lévêque, professeure de latin et de grec en collège et lycée dans le département du Pas-De-Calais. Membre du collectif Arrête ton char, la professeure assure qu'elle ne compte pas que des premiers de la classe parmi ses élèves. Et d'ajouter: "Le latin tel qu'enseigné aujourd'hui n'a plus rien à voir avec ce qui était proposé il y a 15 ans. C'est une ouverture au monde, une culture en plus, qui facilite l'apprentissage des langues étrangères".

 Quant à la possibilité qu'offrirait le latin de constituer des classes de bons élèves, elle se heurte à une réalité: dans de nombreux collèges, les élèves "latinistes", même peu nombreux, sont répartis dans des classes différentes. Dans ces conditions, pourquoi vouloir sa peau?

De "l'option" à "l'enseignement pratique interdisciplinaire"

Contactée par L'Express, Florence Robine, Directrice générale de l'enseignement scolaire au ministère de l'Education nationale, se veut très rassurante: "Oui, la ministre a souhaité que le latin soit accessible à tous les élèves. C'est pourquoi les futurs programmes de Français comprendront des éléments culturels et linguistiques latins, mais aussi grecs, pour éclairer la construction de la langue française".

Quid de l'option latin, à hauteur de 3 heures par semaine? "Le latin ne sera plus une option proposée en plus des autres matières, mais l'un des nouveaux Enseignements pratiques transdisciplinaires (EPI) explique la numéro 2 du ministère. Mais un EPI un peu différent des autres car dérogatoire: contrairement aux autres EPI, l'EPI 'Langues et civilsations de l'Antiquité' pourra être suivi tout au long de l'année, et même jusqu'à la fin du collège, pour les élèves qui le souhaitent. Même chose pour l'EPI 'Langues et cultures régionales."

Séduire davantage d'élèves

L'intérêt du passage du statut d'option à celui d'EPI dérogatoire? Aujourd'hui beaucoup de collégiens hésitent à "prendre le latin" car ils savent que cette option choisie en cinquième les engage jusqu'en troisième -avec la réforme, les élèves auront la possibilité d'arrêter les langues anciennes en changeant de niveau. Le ministère fait donc le pari que cette souplesse contribuera à augmenter le nombre d'adeptes des langues anciennes.

La fin des langues mortes ne serait donc pas pour demain. Mais les discussions entre la ministre et les syndicats enseignants pouvant encore faire évoluer le champ et les limites de la réforme du collège, Abundans cautela non nocet, commenteront sans doute les professeurs de latin -soit "L'excès de prudence ne peut nuire"...