14 avril 2015

Blanche Lochmann (société des agrégés) dans "Valeurs actuelles" : "Le latin et le grec : « Une école d’humilité et de discernement »"

 

Le latin et le grec : « Une école d’humilité et de discernement »

Les langues anciennes souffrent depuis longtemps : les dotations attribuées aux établissements ne permettent pas le maintien des sections de latin et de grec ; la diminution du nombre de candidats de lettres classiques a conduit à réunir les deux Capes de lettres en un seul, sans autre réflexion sur la question. L’on peut désormais être professeur de lettres sans avoir appris le latin. Un enseignement de culture antique, comme le prévoit la réforme du collège, est une bonne idée s’il est également suivi par tous et si ne se cache pas, derrière un intitulé trompeur, une nouvelle illustration de l’évolution délétère de l’école qui remplace peu à peu l’instruction — c’est-à-dire la formation d’un être capable d’avoir une pensée droite et autonome — par la diffusion de contenus hétéroclites sans liens dont personne ne gardera aucun souvenir. Permettant la formation de l’intelligence et de la sensibilité, l’étude de la langue est le fondement de l’enseignement des langues anciennes.

Elle est d’abord une méthode. “Faire” du latin ou du grec, c’est accepter de rencontrer l’inconnu, se soumettre à une tournure d’esprit différente, s’oublier soi-même. La version est un exercice d’humilité et de patience : il s’agit de traduire le plus fidèlement possible, sans autre objectif que de servir quelqu’un d’autre que soi. Et quel bonheur d’avoir rendu leur beauté à une scène riante des Amours d’Ovide ou à la brutalité sanglante d’un combat homérique ! Le texte se matérialise sous vos yeux, la distance s’abolit ; mais vous n’avez pas rapproché le texte de vous, vous avez fait l’effort de devenir romain ou grec, l’espace d’un instant. En traduisant, vous avez aussi exercé votre capacité de discernement : il a fallu trancher, choisir, retenir une solution parmi d’autres. Écrivant ensuite vos propres textes, vous retrouverez ces rythmes, ces accents pour traduire vos pensées, vous pèserez chaque mot, les considérant comme si un autre les avait écrits, corrigeant inlassablement, jusqu’à être satisfait d’avoir exprimé le plus exactement ce que vous aviez à dire, après avoir acquis la ferme certitude qu’il était juste et important de le dire ainsi.

Outre cette exigence dans le maniement de la langue qui fait aujourd’hui défaut à nos élèves, ce que le ministère lui-même reconnaît, il est une autre vertu dans la découverte des textes anciens par l’apprentissage de la langue : la formation de la sensibilité. Le travail sur la langue originale permet d’apporter aux élèves un investissement intellectuel et sensible à la hauteur des émotions et sensations propres à leur âge. Les pièces tragiques les plus violentes, les scènes de guerre les plus sanglantes sont toujours, au cours de leur déroulement, commentées, expliquées par les personnages eux-mêmes : la littérature antique excelle à déchaîner les passions autant qu’à les mettre à distance. Ces oeuvres, loin de la mièvrerie des littératures enfantines, sont susceptibles de transporter les adolescents dans une violence qu’elles leur donnent, dans le même temps, les moyens de combattre et de surmonter. Elles leur permettent ensuite, par imitation, d’exercer leur esprit critique sur des sujets moins épineux, moins susceptibles d’incidents que la récente actualité. Le père d’Admète refusant de donner sa vie pour son fils, autorisé par Apollon à faire descendre quelqu’un aux Enfers à sa place, est-il raisonnable ou égoïste ? César avait-il raison de franchir le Rubicon ?

Aucun élitisme dans cet exercice pratique de l’humilité, de la rigueur et du dépassement de soi. Malheureusement, la disparition de l’étude des langues anciennes dans le second degré va de pair avec la dégradation de l’adjectif “littéraire” souvent employé par les juristes et les scientifiques pour désigner un discours flou, dépourvu de construction et de méthode. Sans grec ni latin, le français perd son ossature, l’école court le risque de la mièvrerie, du manque de rigueur et de discernement, de l’oubli.