9 avril 2015

"Le Monde" : "Aux armes et cætera"

 

Aux armes et cætera

Mattea Battaglia

Qu’ont en commun, au-delà d’un engagement politique, Alain Juppé, Aurélie Filippetti, François Bayrou ou Gérard Collomb ? Une agrégation de lettres classiques, latin-grec. A l’exception du maire de Lyon, aucun d’eux n’est pourtant sorti de sa réserve pour voler au secours de l’option latin bousculée par la réforme du collège − dont le détail doit être connu vendredi 10 avril.

Une poignée d’élus ont bien criblé de questions la ministre de l’éducation, Najat Vallaud-Belkacem, le 24 mars à l’Assemblée nationale, l’accusant, tel le député UMP Guy Geoffroy (Seine-et-Marne), de faire de l’enseignement des langues anciennes un « gloubi-boulga ». Mais le reste s’est joué à mots feutrés, en coulisses, assure-t-on dans le petit monde des syndicats d’enseignants, où l’on ne doute pas que  les « relais politico-médiatiques » dont bénéficient les « collègues latinistes » ont contribué à ce que la ministre revoie sa copie.

Un recul face à la fronde ? Si le latin sera bien enseigné, à compter de la rentrée 2016, dans le cadre de nouveaux « modules interdisciplinaires », qui ne suscitent guère l’enthousiasme des professeurs, il bénéficiera aussi d’un « enseignement complémentaire ». Une sorte d’option, mais allégée : une heure par semaine en 5e, contre deux heures aujourd’hui ; deux heures en 4e et 3e, au lieu de trois. Pas de quoi rassurer les défenseurs des humanités qui, à coups de hashtag et de pétition en ligne, ont sonné la mobilisation sur les réseaux sociaux. Et rappelé, à ceux qui oseraient les croire endormis derrière leur dictionnaire Gaffiot ou Bailly, qu’ils ont, eux aussi, su prendre le virage des nouvelles technologies.

« Rien de poussiéreux »

« Ce n’est pas étonnant : nous sommes bien les seuls à devoir passer dans les classes, en fin d’année, pour faire de l’autopromotion et prendre par la main nos élèves », témoigne Robert Delord, 37 ans, enseignant dans la Drôme. Un « recrutement » qui porte ses fruits : en classe de 5e, près de 20 % des collégiens suivent aujourd’hui l’option latin. Ce pourcentage, rapporté à la classe d’âge, n’a jamais été aussi élevé, même si les deux tiers des jeunes latinistes abandonnent en chemin : il passe sous la barre des 5 % trois ans plus tard, à l’entrée au lycée.

Robert Delord compte parmi la trentaine d’animateurs du collectif Arrête ton char !, très actif sur Internet et les réseaux sociaux. Chaque jour ou presque, depuis l’annonce des grandes lignes de la réforme du collège, à la mi-mars, il met en ligne les messages de soutien de personnalités du monde de la culture, des médias, de l’entreprise, de la politique…

Arrête ton char ! ne s’en contente pas. Le collectif publie sur la Toile des milliers de documents, 8 000 en deux ans, qui viendront, espère-t-il, nourrir la cause : « Rien de poussiéreux : ce sont des ressources susceptibles de toucher le grand public », explique Robert Delord. Comme ces 1 200 émissions de radio en rapport avec l’Antiquité, ou ce catalogue de 2 000 bandes dessinées, comics, mangas ou périodiques, mêlant petites et grandes histoires des Romains et de leurs contemporains. Lui-même s’est fait une spécialité de repérer l’utilisation des langues anciennes dans le marketing publicitaire

Son projet, baptisé « Veni, vidi, volui : du latin et du grec dans mon Caddie ! », a impliqué 400 collégiens sur quatre années scolaires, avant d’être salué lors du Forum des enseignants innovants, en 2011. Quatre ans plus tard, le succès est tout aussi manifeste pour le site : 2 000 visiteurs s’y connectent chaque jour. En 2014, 1,5 million de pages ont été consultées – et déjà 500 000 entre janvier et mars 2015.

La dynamique qui se développe sur la Toile se vérifie dans de nombreuses classes, affirme Philippe Cibois, auteur, en 2011, d’une socio-histoire sur l’enseignement du latin en France. « Il ne faudrait pas non plus tomber dans la caricature et imaginer qu’on a tourné le dos à l’étude de la langue pour privilégier des activités ludo-éducatives misant tout sur Internet, prévient le sociologue. Mais les professeurs doivent sans cesse remettre en jeu leurs pratiques, pour faire venir à eux les élèves… et susciter des vocations. »

Postes vacants

Car la pénurie d’enseignants se confirme : année après année, presque la moitié des postes proposés au concours restent vacants. En 2013, on recensait 108 candidats admissibles au capes de lettres classiques… pour 200 postes ; seuls 99 ont été pourvus en 2014. Si le concours attire peu, c’est qu’il a, lui aussi, été passablement bouleversé pour aboutir, voilà deux ans, à un capes de lettres qui conserve deux options − lettres classiques et lettres modernes −, mais avec un « tronc commun » d’épreuves. Un changement vécu par nombre de latinistes comme un renoncement à « l’excellence disciplinaire » ; le début, à leurs yeux, d’un enterrement de première classe.

En 2010, déjà, les blogs et les forums de discussion bruissaient de leur indignation, révélant une capacité à serrer les rangs, mais aussi une très forte inquiétude. Une quinzaine de membres du jury du capes, démissionnaires, avaient dénoncé, sur le mode ironique, dans ces colonnes le « traitement privilégié » réservé à leur discipline, évoquant la « phase terminale » d’une « stratégie visant à éradiquer le grec et le latin de l’école publique » (Le Monde du 20 août 2010).

Paranoïaques, les professeurs de langues anciennes ? L’histoire leur a donné de bonnes raisons de l’être, eux qui courent aujourd’hui après les heures de cours quand, au début du XXe siècle, le latin occupait le quart des emplois du temps des élèves, de la 6e à la terminale. Il est vrai qu’ils ne représentaient alors que 1 % d’une classe d’âge, rappelle Claude Lelièvre. Pour cet historien, l’effervescence qui saisit, par vagues, les latinistes n’a rien – ou quasi rien – à voir avec le conservatisme dont on les accuse parfois. « Cela fait plus d’un siècle que les réformes structurelles aboutissent, de fait, à une remise en cause du latin, explique-t-il. Que ce soit leur place symbolique par rapport aux autres disciplines, ou plus concrètement leurs horaires, ils n’ont cessé d’y perdre. »

Un recul jalonné de grandes dates, parmi lesquelles la rentrée 1968, vécue comme le « coup de grâce », lorsque le ministre de l’éducation, Edgar Faure, décide de reporter de la 6e à la 4e l’apprentissage du latin. L’élection à l’Elysée, en juin 1969, d’un agrégé de lettres classiques, Georges Pompidou, suscite quelques espoirs − vite déçus. Il faut attendre la rentrée 1996 pour qu’un autre agrégé, François Bayrou, installé depuis trois ans rue de Grenelle, propose l’option latin dès la 5e.

« Comment s’étonner que des enseignants qui ont bénéficié d’une position tout à fait exceptionnelle jusqu’à la fin des années 1960, et même hégémonique avant 1902 [date à laquelle sont créées les sections modernes des lycées], finissent par percevoir chaque évolution comme la source d’un potentiel danger ? », interroge Claude Lelièvre. D’autant qu’au quotidien ils n’ont pas toujours le sentiment d’être des « privilégiés », avec des heures de cours placées en fin de journée, la concurrence au collège d’autres options (musique, cinéma, classes bilangues ou européennes…) ou de ces « enseignements d’exploration » créés en seconde avec la réforme du lycée, en 2010.

En 2011, les inspections générales ont publié un rapport qui épinglait les « résultats [obtenus], au regard du coût »

L'année suivante, les inspections générales rendaient public un rapport d’évaluation de l’enseignement des langues anciennes qui, tout en saluant « des professeurs pragmatiques, novateurs et militants », épinglait les « résultats [obtenus], au regard du coût ». « Les élèves ne parviennent pas à lire un texte bref en latin à la fin du collège, estimaient les rapporteurs. Au lycée, il faut reprendre pratiquement tout. » Le rapport mettait l’accent sur des « conditions de mise en œuvre pas du tout équitables sur l’ensemble du territoire », source d’une « disparité fâcheuse en termes d’égalité des chances ».

« Niche éducative »

C’est pourtant aussi pour la valeur « intégrative » de ces disciplines que les associations régionales des enseignants de langues anciennes (Arela), regroupant enseignants et passionnés de latin-grec, font entendre leurs voix dans vingt-huit des trente académies. Un rôle social autant que culturel et scolaire qu’elles veulent défendre, sans parvenir à gommer l’image élitiste du latin, outil de « distinction » et de « reproduction sociale » mis en cause par le sociologue Pierre Bourdieu dès la fin des années 1970.

Trente ans ont passé, et l’option conserve, dans l’esprit de nombreuses familles, une fonction tout utilitaire : permettre aux élèves d’accéder aux bonnes classes… ou d’éviter les plus mauvaises. « Si tu continues jusqu’en 3e, ça te fait des points en plus au brevet, assure Tom, collégien dans l’Est parisien, ça remonte ta moyenne générale… et ça peut aider, paraît-il, à aller dans un meilleur lycée. »

« Pour les élèves les plus fragiles, le latin est bien la seule matière qui leur donne du temps pour progresser »

La rhétorique des enseignants mobilisés est tout autre − presque à l’opposé. « Certains s’étonnent encore qu’on puisse proposer le latin en ZEP, témoigne François Martin, enseignant dans un collège en zone d’éducation prioritaire à Noisy-le-Grand (Seine-Saint-Denis). Mais, pour les élèves les plus fragiles, c’est bien la seule matière qui leur donne du temps pour progresser » et même l’occasion « de repartir de zéro pour être placés en situation de réussite », argumente le vice-président de la Cnarela, coordination nationale des Arela.

« Alors qu’un cinquième des élèves arrivent au collège en grande difficulté, que le gouvernement dit vouloir mettre l’accent sur le français, les valeurs républicaines, supprimer le latin est un contresens, renchérit Marie-Cécile Navet-Gremillet, de l’Arela-Bretagne. Cela va d’ailleurs à rebours des choix faits par nos voisins européens, Belges, Italiens, Allemands… »

Dans la pétition que ces associations font circuler depuis le 24 mars, et qui a recueilli plus de 25 000 signatures en dix jours, c’est un avenir bien sombre qui s’esquisse : les langues anciennes, demain soumises au « bon vouloir local » − celui des chefs d’établissement auxquels la reforme du collège donne une marge d’autonomie accrue − deviendront cette « niche éducative pour une élite » que la gauche dit vouloir combattre.Car c’est bien là le paradoxe : « l’excellence pour tous » que prône Mme Vallaud-Belkacem pour défendre son projet est aussi le mot d’ordre martelé par les latinistes et les hellénistes. Reste que les statistiques ne leur donnent pas tout à fait raison : si près de 500 000 collégiens ont opté pour le latin à la rentrée 2014, ils sont, de source ministérielle, un peu plus de 19 % dans l’académie de Paris… mais seulement 11 % dans celle de Créteil. Et à peine plus à Lille ou à Marseille.

 

A lire notre analyse avec quelques rectificatifs importants : http://avenirlatingrec.fr/analyses/126-aux-armes-et-caetera

En prolongement, une vidéo du "Monde" du 10 avril 2015 avec Mattea Battaglia, qui parle d'"horaires moindres" :