6 avril 2015

Tribune de Marie-Noëlle Tranchant dans "Le Figaro" : "Le latin contre les nuls"

Le latin contre les nuls

Étonnant : voilà que l’enseignement du latin et du grec, auquel la dernière réforme du collège devait donner le coup de grâce, suscite une effervescence inattendue. Des pétitions circulent en faveur des langues anciennes, l'association des professeurs de lettres en appelle au président de la République, ça bourdonne dans les médias, le public dresse l'oreille et répercute.

La réforme annoncée par Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l'Éducation nationale, visant à dissoudre les options spécifiques de latin et de grec en « EPI », saupoudrage de vagues notions de civilisation au lieu de l'apprentissage d'une langue, n'est pourtant que la suite d'une longue déconstruction. Qu'est-ce qui a changé ?

« C'est peut-être la réforme de trop, observe Élisabeth Antebi, fondatrice du Festival européen latin-grec.
La suppression des notes, celle des dates en histoire ont moins alarmé que celle du latin et du grec. Comme si, tout à coup, les gens prenaient conscience de ce qu'on leur enlève, après s'être laissé dépouiller peu à peu sans réagir. »

Ce qu'on leur enlève ? « L'intelligibilité des choses que donne la richesse des mots, poursuit Élisabeth Antebi. Les gens en ont assez de la communication par éléments de langage qui ne signifient rien. Ils sont perdus dans l'espace et le temps : on a cessé de leur apprendre la géographie et la chronologie. Ils sentent de plus en plus nettement qu'on leur vole le temps, la mémoire. Toutes les questions sur l'identité qui nous agitent viennent de là. L'humanisme transmis par le latin et le grec est la dernière barrière avant la barbarie, Barbarie entendue au sens étymologique comme langage incompréhensible, non comme refus de l'étranger : "Sont appelés Grecs ceux qui partagent notre éducation", disait Isocrate. »

La question du langage, donc du sens, revient comme un leitmotiv dans les très nombreuses réactions (plus de 16 000) à l'article d'Anne-Sophie Letac paru dans les pages « Champs Libres » du Figaro (nos éditions du mardi 17mars). « Il y aune sensibilité à l'écriture, à la langue simple, logique, un besoin de construction intellectuelle », constate cette enseignante d'histoire en classes préparatoires, qui se souvient de ses cours de latin avec le plaisir d'un jeu de logique, d'une gymnastique du cerveau. Elle note aussi que « les gens se cherchent un espace à eux, pour être un peu libres. Ils en ont assez de ce monde extrêmement normé où on leur dit tout ce qu'ils doivent faire et penser et qui veut que tout serve à quelque chose d'immédiat ».

Les circonstances ont fait que l'annonce de la réforme scolaire a coïncidé avec la tenue du neuvième Festival européen latin-grec à Lyon, qui a dû refuser du monde à plusieurs spectacles et conférences. Jamais il n'avait eu un tel écho dans les médias grand public : on en a parlé dans « Les grosses têtes », chez Ruquier, sur RTL. Le ministère de l'Éducation nationale en revanche a refusé pour la première fois de soutenir la manifestation. Les remous sont peut-être nés de cette rencontre de courants contraires. D'un côté, la destruction programmée des langues anciennes à l'école. De l'autre, la célébration vivante et joyeuse de leur accord avec le monde contemporain : la politique, l'entreprise, la jeunesse, la science, la technologie trouvent leur compte dans ce patrimoine universel, qui réunit l'Europe (et même l'Amérique) comme les deux rives de la Méditerranée.

Le divorce est complet entre l'idéologie anti-humaniste de l'Éducation nationale et les aspirations réelles des Français. Que la suppression de l'enseignement du latin et du grec soit un point aussi sensible montre un besoin vital de retrouver les sources de l'humanisme. Ni par passéisme, ni par élitisme : « La défense des lettres anciennes est venue des banlieues, avec Fadela Amara, le Bondy blog, l'association Metis d'Augustin d'Humières, parce que, là, on éprouve concrètement le besoin d'un socle commun qui dépasse les particularismes », rappelle Elisabeth Antebi. Et, face à l'emprise du virtuel, aux vertiges de l'intelligence artificielle, se manifeste la rébellion de l'intelligence vivante, qui a du cœur. Elle réclame une culture générale bio, nourrissante et salubre.

Avant démolition totale planifiée de force par l'Éducation nationale, comme d'autres fracassent les chefs-d’œuvre, il est urgent de demander à l'Unesco une mesure décisive : l'inscription du latin et du grec au patrimoine immatériel de l'humanité.