27 mars 2015

M. Favilla dans "Les Echos" : "Rosa, rosa, rosam..."

 

Rosa, rosa, rosam...

Lentement mais sûrement, l'éviction des langues anciennes de l'enseignement secondaire se poursuit. Un dernier coup vient d'être porté par le projet de réforme du collège annoncé par la ministre de l'Education, Najat Vallaud-Belkacem. L'option latin, jusqu'ici offerte à partir de la classe de cinquième, est destinée à disparaître, la matière étant désormais intégrée à un EPI (« Enseignement pratique interdisciplinaire ») intitulé « Langues et cultures de l'Antiquité ». La vocation de ces EPI est, comme leur nom l'indique, de « croiser les apprentissages », afin de réaliser des « projets collectifs concrets ». Autant dire que l'étude de la langue elle-même risque fort de passer au second plan.

Peu importe, dira-t-on, la France n'a pas un besoin vital de latinistes. On peut trouver, pourtant, au moins deux bonnes raisons de regretter ce naufrage des langues anciennes. D'abord leur vertu stimulante. Le directeur d'une grande école d'ingénieurs nous confiait un jour son intention de rétablir le latin dans ses programmes. Pourquoi ? Parce que, disait-il, un problème de mathématiques présente un énoncé clair et comporte un nombre calculable de solutions, toutes également valables. Alors que la traduction d'un texte latin pose, à chaque ligne, des questions confuses qui admettent un nombre indéfini de solutions, plus ou moins bonnes. Or la vie, et en particulier la vie professionnelle, est pleine de questions de ce genre… Et l'« esprit de finesse », dans le monde moderne, est souvent plus précieux que l'« esprit de géométrie ».

La deuxième raison tient à la maîtrise du langage. Pour apprendre une langue vivante, le meilleur moyen est de s'immerger dans un « bain linguistique », d'assimiler par la pratique et la répétition. L'étude du latin, en revanche, oblige à bien identifier la nature et la fonction des mots, leurs liaisons logiques, la structure des phrases, les différentes modalités du discours, qui s'exprimeront par des modes verbaux différents : affirmer, douter, sous-entendre, concéder, déduire, etc. Une gymnastique qui permet de mieux maîtriser les langues contemporaines, et d'abord la sienne. Une arme, aussi, dans toutes les circonstances où la capacité de persuasion fait la différence. Décidément, la France a peut-être encore besoin de latinistes…