28 janvier 2019

Dans "The Conversation", un énième billet de Claude Lelièvre (le septième depuis 2015), toujours prompt à réagir contre l'enseignement des langues anciennes : "Réforme du lycée : un avantage singulier pour les langues et cultures antiques".

On notera que l'historien n'a pas remarqué que l'"avantage singulier" des langues anciennes est surtout un singulier recul : sa non-compréhension (volontaire ?) de la réforme du lycée lui permet de critiquer l'actuel ministre (de droite) alors qu'il devrait, en réalité, le féliciter de terminer le travail commencé par le ministre précédent (de gauche).

 

Dans la version initiale de la réforme du lycée, toutes les « options » choisies en terminale, comme l’éducation musicale, les arts plastiques, le latin ou le grec, perdaient le bénéfice des points bonus qu’elles rapportaient jusque-là au baccalauréat, et leur évaluation était intégrée au contrôle continu.

Un arrêté publié au Journal Officiel le 25 janvier 2019 vient pourtant de donner un avantage singulier aux « langues et cultures antiques » :

« Les points excédant 10 sur 20 de l’évaluation des résultats de l’élève au cours du cycle terminal pour chaque enseignement optionnel “Langues et cultures de l’Antiquité”, retenus et multipliés par un coefficient 3, s’ajoutent à la somme des points obtenus par le candidat à l’examen. »

Cette exception avait été annoncée le 29 septembre 2018 par Jean‑Michel Blanquer dans une interview au Journal du dimanche. Le ministre de l’Éducation nationale avait justifié cela d’une façon pour le moins étonnante en y voyant « un élément de justice sociale et d’intégration ». Un argument (fondé) ?

Un choix orienté socialement

Selon une note de la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance parue en 2015 et donnant les résultats d’une étude menée par la DEPP qui a suivi un panel de 35 000 élèves entrés en classe de sixième en 2007, l’étude du latin concerne 44 % des enfants d’enseignants et 39 % des enfants de cadres mais seulement 15 % des enfants d’ouvriers.

Ensuite près de 20 % des élèves qui avaient commencé le latin en cinquième l’ont abandonné en classe de quatrième. Un autre pic d’abandon intervient en classe de seconde, et le nombre de latinistes en terminale se situe à moins de 5 %. In fine, un enfant d’ouvrier non-latiniste n’a que 5 % de chances d’être en terminale scientifique, contre une probabilité de 50 % pour un enfant latiniste de cadre ou d’enseignant. Parmi les lycéens candidats à l’un des baccalauréats généraux en 2014, ceux qui ont continué le latin sont ceux qui obtiennent le plus souvent des mentions « bien » ou « très bien ».

À vrai dire, l’exception accordée dans la prise en compte des points au bac relèverait plutôt d’un certain « bricolage » pour tenter d’enrayer (un peu) le processus en « peau de chagrin » qui affecte depuis longtemps les lettres classiques.

Dans un passé qui paraît maintenant très lointain, le latin (et le grec) étaient incontournables et centraux. Au milieu du XIXe siècle, dans l’enseignement secondaire classique (le seul secondaire qui existe alors, réservé de fait à moins de 1 % des garçons), un lycéen, en suivant un cursus complet de la sixième à la terminale, passe 40 % de son temps en latin et grec (deux fois plus en latin qu’en grec), 13 % en français, 11 % en histoire-géographie, 11 % en mathématiques et en sciences, 8 % en langue vivante.

Un recul dans les programmes

Des moments cruciaux ont jalonné le recul progressif (et plus que séculaire) du latin dans les cursus du secondaire. On peut en rappeler quelques-uns. En 1880, Jules Ferry reporte le début de l’apprentissage du latin à la classe de sixième, alors qu’auparavant son enseignement commençait deux ans plus tôt, dès les classes élémentaires des lycées et collèges.

La réforme de 1902 (sous un gouvernement de « gauche républicaine ») institue « la diversification de la culture secondaire normale ». Après un premier cycle classique (où le grec est introduit à titre facultatif en quatrième et troisième), trois sections se distinguent en seconde : une section latin-grec (A), une section latin-langues (B), une section latin-sciences (C) ; mais il existe désormais en outre une section moderne dite langue-sciences (D) qui succède, elle, à un premier cycle sans latin.

Léon Bérard (ministre de l’Instruction publique dans un gouvernement issu de la Chambre de droite « bleu horizon »), supprime cette section moderne par le décret du 3 mai 1923. Mais elle est immédiatement rétablie à la suite de la victoire du « bloc des gauches » aux élections législatives de 1924.

Mais le coup final – le coup de grâce pour beaucoup de tenants des humanités classiques – c’est la décision du ministre de l’Éducation nationale Edgar Faure de reporter en classe de quatrième le début de l’apprentissage du latin à partir de la rentrée 1968. En juin 1969, Georges Pompidou (un agrégé de lettres classiques) est élu Président de la République. Il écarte Edgar Faure et il nomme Olivier Guichard à la tête du ministère de l’Éducation nationale. Beaucoup croient que les mesures décidées par Edgar Faure vont être reportées.

Mais quelques jours seulement après sa nomination, Olivier Guichard crée la surprise :

« J’ai repris en le modifiant et en le complétant un arrêté qui avait été signé par M. Edgar Faure. Une augmentation de l’horaire de français de la classe de cinquième permettra de donner à tous les élèves une initiation au latin, notamment par le biais de l’étymologie. Je suis assuré que cette mesure est plus favorable aux options de latin en quatrième que l’étude du latin sous forme pure et simple d’option en classe de cinquième. »

Une culture latiniste « extensive »

François Bayrou, un ancien professeur de lettres classiques qui devient ministre de l’Éducation nationale en avril 1993, décide qu’à partir de la rentrée 1996, les élèves pourront choisir une option latin dès leur entrée en cinquième. Les instructions officielles qui définissent les programmes de cette réforme indiquent que

« notre civilisation et notre langue héritent des cultures et des langues de l’Antiquité ; l’apprentissage des langues anciennes a donc pour but de retrouver, d’interroger et d’interpréter dans les textes les langues et les civilisations antiques pour mieux comprendre et mieux maîtriser les nôtres dans leurs différences et leurs continuités ».

Le pourcentage d’élèves qui étudient le latin est d’environ 22 % en cinquième, 16 % en troisième, 6 % en seconde, 4,5 % en terminale tout au long de ce début du XXIe siècle (avec un pourcentage de variation n’excédant pas 1 %). On est passé d’une culture latiniste intensive au XIXe siècle à une culture latiniste extensive au XXIe siècle. Le nombre de latinistes n’a jamais été aussi important (en raison notamment du passage de tous au collège et de la massification du second cycle du secondaire), mais le rôle relatif du latin (et du grec) n’a cessé de diminuer.

La réforme du collège menée en 2015 par Najat Vallaud-Belkacem a été à cet égard le dernier avatar de ce long processus (mais non des moindres). Et l’on n’est guère revenu réellement dessus sous le ministère de Jean‑Michel Blanquer. D’où cette « exception singulière » pour le latin et le grec qui peut sans doute être prise en quelque sorte pour un « palliatif »- plus que pour une mesure de « justice sociale et d’intégration »…