21 août 2015

Alain Finkielkraut dans "Le Figaro" (papier du 11/05/15) : "«L'école des savoirs cède sa place à l'école de la thérapie par le mensonge»"

Extrait :

LE FIGARO.- Au sujet de la réforme du collège, Najat Vallaud-Belkacem a affirmé dans Le Point: «il y a une différence essentielle entre les progressistes et les conservateurs. Les premiers combattent les inégalités quand les seconds en théorisent la nécessité». La réforme qu'elle promeut est-elle selon vous conservatrice ou progressiste ?

 

Alain FINKIELKRAUT.- Il n'appartient pas à l'école républicaine de combattre toutes les inégalités, mais d'assurer, autant que faire se peut, l'égalité des chances pour donner à chacun sa juste place selon ses aptitudes et son mérite. Mais il ne s'agit plus de cela: c'est au scandale ontologique d'un partage inégal de la pensée entre les hommes que s'attaque, depuis quelques décennies, l'Éducation nationale. Confondant l'ordre de l'esprit, où prévaut la hiérarchie la plus stricte, et l'ordre de la charité, où règne l'amour universel, elle promet la réussite pour tous et rabaisse continuellement le niveau d'exigence afin de ne pas déroger à son serment. Les sociologues lui ayant de surcroît révélé que les «héritiers» avaient accès par droit de naissance à la culture que l'école a pour mission de transmettre au plus grand nombre, l'institution a pris le taureau par les cornes et décidé de mettre l'essentiel de cette culture au rebut. L'école est devenue la nuit du 4 Août permanente de ce que Malraux appelait «l'héritage de la noblesse du monde».

Voici, une fois cet héritage liquidé, la liste d'objectifs assignés aux classes de français de 4e et de 3e: «se chercher, se construire» ; «vivre en société, participer à la société» ; «regarder le monde, inventer des mondes» ; «agir sur le monde».

La culture générale est détrônée par une culture commune faite de tout ce dont le jeune a besoin pour s'orienter dans son environnement. Et François Dubet, l'un des initiateurs de ce remplacement, prévient: «On ne peut concevoir que certains élèves aient plus de culture commune que d'autres.»La réforme proposée par Najat Vallaud-Belkacem, qui accélère un processus engagé bien avant elle, n'est ni conservatrice hélas - qu'est-ce qu'enseigner sinon transmettre ce qui mérite d'être conservé ?- ni progressiste, mais destructrice. Sa fureur anti-élitiste déloge, une fois pour toutes, la République de l'école qui porte encore son nom.

 

Au sujet du latin, notre ministre assure que la réforme va contribuer à «démocratiser cet enseignement»…

 

«Démocratiser» est en train de devenir un synonyme d'«anéantir». Intégrer comme l'écrit Cécilia Suzzoni, «l'enseignement des langues anciennes dans les enseignements pratiques interdisciplinaires au prétexte de familiariser les collégiens avec des expressions grecques ou latines est une triste caricature». Les langues mortes et les humanités en général sont un fardeau inutile pour notre hypermodernité numérique et niveleuse. On ne va tout de même pas faire ingurgiter les derniers reliefs d'un enseignement de classe à nos «digital natives» si merveilleusement égaux devant leurs téléphones portables et leurs écrans d'ordinateurs.