20 mars 2019

<< En vingt mois, nous avons conforte la place des langues anciennes apres plusieurs annees de fragilisation. >>
 

Entretien avec le ministre dans "Le Point" : "Le ministre de l'Éducation nationale lance à Lyon les premières Rencontres de l'Antiquité, du 20 au 24 mars, sur le thème de la « fabrique du héros »"

 

 

INTERVIEW. Le ministre de l'Éducation nationale lance à Lyon les premières Rencontres de l'Antiquité, du 20 au 24 mars, sur le thème de la « fabrique du héros ».

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« Khairè », diraient les Grecs anciens, « Réjouis-toi » ! Cette semaine, à Lyon, le latin et le grec vont reprendre des couleurs. Du 20 au 24 mars, sous l'égide (une sorte, soit dit en passant, de bouclier magique dans la mythologie) de l'Éducation nationale et d'Homère, les langues anciennes et leur culture sont à l'honneur.

Qu'on cesse donc, par Zeus, de les appeler langues mortes puisque plusieurs preuves seront apportées à Lyon qu'elles sont bien vivantes. D'abord, le Festival européen du latin et du grec se tient à cette occasion, et il est marqué par plusieurs festivités pour adultes et enfants, dont la construction de chevaux de Troie, une démonstration de chars mycéniens, des joutes oratoires homériques, du théâtre, un salon du livre, un défilé de mode achéenne, ainsi qu'une lecture collective, planétaire et simultanée (de la Norvège à Madagascar, de la Corée du Sud à l'Argentine) de L'Iliade. Plus universitaire, un colloque international a lieu à l'École nationale supérieure (ENS) Lyon, sur le thème « Visualiser L'Iliade ». Et enfin, un grand plan national de formation y sera déployé, avec des professeurs venus de la France entière sur le thème, toujours, de L'Iliade, et de la « Fabrique du héros ». Les nouveaux hussards noirs de la République ?

En effet, ces toutes premières Rencontres de l'Antiquité de Lyon, guidées sur le modèle des Rencontres de l'Histoire de Blois par Pascal Charvet, chargé de la mission ministérielle de valorisation des langues et cultures de l'Antiquité, et ouvertes à tous les publics, ont vocation à montrer que les Humanités, dont les langues et les cultures de l'Antiquité, sont un pilier essentiel, ne constituent ni une discipline dépassée ni un apanage de l'élite ou de la bourgeoisie, accusation qui aurait fait bondir Albert Camus, mais restent un instrument incomparable de compréhension du monde et de sa complexité pour les femmes et les hommes du XXIe siècle, autant qu'une école de l'esprit critique. Jean-Michel Blanquer, qui se rendra vendredi à Lyon pour l'occasion, a répondu à nos questions sur ces « Rencontres de l'Antiquité » et le développement de l'enseignement du latin et du grec.

 

Le Point : En quoi était-ce pour vous nécessaire d'organiser, et d'accompagner personnellement, ce festival européen du latin et du grec qui se déroule au sein des Rendez-vous de l'Antiquité de Lyon ?

Jean-Michel Blanquer : Le grec et le latin sont l'héritage vivant de notre culture et la sève de notre langue. Leur tourner le dos revient à se perdre. Dans le cadre de notre plan de renaissance des langues anciennes, il était important de créer un festival dédié à ces langues pour montrer à quel point les Français y sont attachés. Pour montrer surtout que la latinité est un pont formidable entre les peuples sur les cinq continents, et que l'hellénisme l'est aussi à sa façon. La lecture collective d'Homère par 2 000 personnes partout dans le monde en est une belle illustration.

Le festival a pour thème L'Iliade d'Homère et la « Fabrique du héros » ? Est-ce votre objectif en tant que ministre : fabriquer des héros pour la France et l'Europe ?

L'Iliade et l'Odyssée tiennent une place singulière dans la littérature. Ces poèmes ont été immédiatement admirés et depuis sans cesse imités. Ils expriment magistralement deux grands thèmes éternels de la littérature : la guerre et la recherche de soi. L'héroïsme, qui est au cœur de ces deux textes, est en effet une valeur essentielle, car il nous permet de nous élever au-dessus de nous-mêmes pour des causes qui nous dépassent. Ce don de soi, au nom des valeurs auxquelles on croit, est une leçon d'existence. Homère trace les contours d'un humanisme d'une rare profondeur, fait de tendresse, de compréhension, d'hospitalité. Si finalement Achille renonce à l'enfermement du cycle de la vengeance, c'est parce que Priam, le père d'Hector qu'il vient de tuer, le renvoie à sa condition d'homme en lui demandant de se souvenir de son propre père. Les vers sont superbes, avec Achille qui s'émeut : « Et je ne suis pas là pour soigner sa vieillesse, bien loin de ma patrie, je demeure à Troie à te désoler, toi et tes enfants. »

 

Concrètement, où en est votre plan de renaissance des langues anciennes, dont on sait que vous les jugez indispensables à la formation des esprits du XXIe siècle ? Et pourquoi, d'ailleurs ?

Chaque homme déploie sa liberté grâce à l'éducation, à la culture. Et cet apprentissage s'effectue grâce à la langue, vecteur de progrès moral de l'individu et de l'amélioration de la vie collective. Une langue riche et variée permet à chaque individu de se comprendre et de comprendre la pensée des autres, et il n'est pas de plus grande injustice, en effet, que l'inégale maîtrise de la langue chez nos enfants. C'est tout le sens de la politique volontariste que nous avons au sujet de l'école primaire : abaissement de l'obligation d'instruction à trois ans, dédoublement des classes de CP et de CE1 en éducation prioritaire qui permet à 300 000 élèves de bien apprendre les savoirs fondamentaux (lire, écrire, compter et respecter autrui), création massive de postes dans un contexte de baisse démographique… Dans un monde toujours plus technologique, les humanités classiques vont constituer un repère toujours plus fondamental. Sans elles, le progrès technologique, qui est indispensable pour relever le défi climatique, pour améliorer la condition humaine, peut donner lieu à une hybris [chez les Grecs, une forme de démesure appelée à être punie, NDLR] destructrice et à des rejets obscurantistes par une partie de la société.

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Certains professeurs, tout en reconnaissant votre bonne volonté, sont sceptiques. En effet, comment allez-vous vous assurer que dans les lycées le nombre d'heures alloué au latin et au grec ne sera pas diminué par les chefs d'établissement, puisqu'ils ont la possibilité de le faire ?

En vingt mois, nous avons conforté la place des langues anciennes après plusieurs années de fragilisation. Les premiers résultats sont là, et j'en suis fier. Depuis la rentrée 2017, 45 000 élèves supplémentaires suivent l'enseignement de langues et culture de l'Antiquité. Le nombre d'hellénistes a doublé au collège. Au lycée, nous avons créé un très bel enseignement de spécialité qui va permettre aux élèves d'approfondir la littérature classique. Nous avons donné aux options de langues anciennes un statut exceptionnel puisque ce sont les seuls à permettre d'avoir des points supplémentaires. Tout n'est pas parfait partout. Le dialogue avec les académies est permanent pour qu'elles s'assurent que dans tous les collèges et les lycées la demande des familles soit satisfaite.

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Comment peut-on enseigner aujourd'hui véritablement ces langues avec aussi peu d'enseignants disponibles, crise de vocation qui concerne d'ailleurs aussi les mathématiques et l'allemand ?

Cette situation est la conséquence d'une baisse des inscriptions au concours. La renaissance de l'enseignement des langues anciennes passe par une rénovation profonde du Capes de lettres classiques qui retrouve une identité. En outre, nous avons offert la possibilité aux professeurs d'autres disciplines de passer une certification pour assurer des cours de latin et de grec en l'absence de professeurs de lettres classiques. Cette mesure, de transition, est très importante car aujourd'hui, faute de professeurs dans certains endroits, les heures disparaissaient. Je suis très heureux de voir que cette certification connaît un véritable engouement de professeurs de lettres modernes mais aussi d'histoire.

Au fait, votre adage grec ou latin préféré ?

Assurément « in medio stat virtus ». « Et au milieu se tient la vertu ». Je crois que c'est un adage actuel. Surtout, il dit toute la profondeur de l'humanisme antique qui tente d'éviter aussi bien l'excès que le défaut. L'idée de juste mesure est, je crois, l'axiome principal de l'éducation et tout simplement de la vie, car il nous indique la voie du véritable courage et de la passion bonne.